13.09.2007

Meaux, la grande banlieue

Lorsque j’ai emménagé à Meaux, il y a de cela trois ans – déjà ! – je racontais partout, et je croyais, que ce n’était pas la banlieue parisienne. Il y avait là un centre historique centré sur une cathédrale, des remparts anciens, un site naturel dessiné par la Marne, et le tissu urbain n’était pas en continuité avec Paris. C’est vrai. Autour de Meaux, s’étendent des champs, et quelques bois. D’ailleurs, Meaux avait ses propres banlieues, en l’espèce les quartiers chauds de Beauval et la Pierre Collinet. Meaux, ville à part entière, en Champagne historique.

C’était presque vrai, c’est-à-dire que c’était tout à fait faux.

Telles sont les pensées qui ont rythmé une brève marche au parc dit du Pâtis, s’étendant le long de la Marne au sud de ladite ville-de-banlieue.

Un parc agréable ma foi. Je l’aborde par un petit parking et longe des jardins familiaux. Je préférais « ouvriers ». Cela fleurait bon le Front populaire et un peu moins l’urbanisme politiquement correct. Observant un monsieur de couleur qui soigne une belle haie de roses trémières, je songe à quelque politicard se félicitant de cette mixité socio-ethnique. Pour la mixité sociale, à Meaux, c’est un peu raté, il manque un peu les étages du haut.

Je dépasse les jardins et aborde une vaste prairie piquée d’arbrisseaux ; une vraie, haute, fleurie et un peu sèche, pas un gazon à la Guy Roux, non. Perspectives : saules et peupliers qui bordent les étangs, bois des pentes de la vallée de la Marne. Campagnard. Le doug-doug d’une péniche, et le bateau se dessine, trahissant la rivière jusque-là dissimulée par les rideaux d’arbres. Quelques oiseaux accrochent mon oreille d’ornithologue : Tourterelle des bois, Loriot. Sur l’un des bassins, artistement dessiné en zigzag, un rocher accueille une Sterne pierregarin. J’observe la silhouette élancée, le fin capuchon noir, le bec de corail. L’oiseau pose. Une photo soigneusement cadrée donnerait à la scène un air de printemps arctique. Je profite de l’instant. Le chemin se poursuit, le long d’un champ pas encore déchaumé qui accueille quelques dizaines de Fringilles. Il est bordé de haies, denses, parfois épineuses, et encore de fleurs, et de buissons. De bons contribuables y voient un parc que les moyens manquent pour entretenir, qui ne sera fini que lorsque tout cela, qui fait bien sale, sera ôté, remplacé par d’immenses pelouses, et des tables de ciment. Pas un n’imaginerait que la démarche de ne rien tondre pût être volontaire. Le Français a encore à apprendre ès nature.

Je marche. J’ai dix kilos à perdre. Je marche vite et je pense. Je suis, donc, enfin, je suis surtout en nage, sous le petit sac à dos qui contient jumelles et salvatrice bouteille d’eau. Un gamin aussi potelé que moi trottine, trébuche, sous les encouragements de son directeur sportif de père : « Allez, tu vas les perdre tes kilos en trop ! » Moi, j’avance, j’entends des oiseaux et je n’ai plus envie de les noter. Juste profiter, tant pis pour la donnée, avec un rien de culpabilité tout de même. Mais ils me rappellent trop le travail pour faire rêver. Ces pouillots sentent le Conseil Général Quatre Vingt Treize. Ces pigeons n’évoquent que l’Agence régionale des Espaces Verts. Ce Loriot pue le rapport à dix bornes. A telle enseigne que je médis intérieurement de sa virtuosité de chanteur. Alors, il me lance une longe phrase superbement sifflée et je me sens un peu bête.

Je pense. Je pense que la même demi-heure de marche, depuis le bercail lyonnais, m’aurait amené place Bellecour. Je n’aurais alors qu’à vivre ma ville autour de moi. Il n’y a rien à vivre ici. Faisant demi-tour dans le parc à la bucolicité limitée, je remonte lentement vers les quartiers habités de Meaux en m’imaginant sur les quais du Rhône. C’est désagréable de se sentir plus chez soi dans une rue sise à 500 kilomètres de là que dans sa propre maison, qui est dans ce nulle-part. Malgré de louables efforts dont ce parc même est un exemple, Meaux ne sera plus jamais une ville, rien qu’une banlieue. Dans ce fameux centre, il n’y a rien. Deux librairies minuscules, quelques boutiques de fringues, et les inévitables grecs-chinois. Même les pâtisseries sont rares... La cathédrale est grise et vide. Deux rues commerçantes, et c’est tout. C’est à peine mieux que les vraies banlieues, où le centre ne se trahit que par des bâtiments un peu plus vieillots, et un ou deux cafés au coin des rues saturées d’agences bancaires et immobilières. Rien à faire, rien à vivre. Et Paris est à quarante kilomètres, quarante minutes de train de banlieue dont le rythme est d’un toutes les... quarante minutes. Onze euros quarante l’aller-retour...

Alors on vit en quarantaine et ce n’est pas drôle.

« Qu’est-ce que tu imagines trouver à Lyon qu’il n’y ait pas à Meaux ? » a osé me lâcher un collègue peu en verve. Oh, rien... si ce n’est... tout.

Me revoici à hauteur de la porte du parc. Des quinquas ordinaires en short soignent leur jardinet. Un vaste parking se déploie au pied de cubes glauques, une « Maison de quartier » à l’enseigne très pompidolienne suinte sa décrépitude. Je poursuis par une rue de vieux pavillons banals. On rase et l’on construit de beaux immeubles pour de bons contribuables de classe moyenne que l’on espère attirer dans ce piège.

J'ai quitté un petit bout de nature assez correctement refaite, un erstaz de rural, et la banlieue me reprend. Une rue pavillonnaire peut avoir un charme de banalité lorsqu’elle se trouve en Charente ou dans l’Allier. Ici, elle n’est nulle part et sa laideur me saute au visage. Un jardin en friche, les bureaux scellés d’une petite entreprise fermée... La cité administrative. Oh, il y a tout, comme dans une ville de jeu d’enfant, tout est sagement assemblé comme un Lego. Rien ne manque sauf l’âme... Ici l’on dort.

Gerland, d'un siècle à l'autre

Pour beaucoup, et c’est compréhensible, Gerland c’est un stade. Pour moi aussi, bien sûr. Mais pas seulement. Je suis de ceux qui reprennent l’outrecuidant journaliste qui évoque « le stade Gerland ». Parle-t-on du stade la Beaujoire ou du Stadio Alpi ? Il est même arrivé qu’on me demande qui c’était Gerland, ce qu’il avait fait pour la ville. Ouf ! Je me cramponne et patiemment j’explique à l’ignorant. Tout le monde i peut pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout.
Gerland, évidemment c’est un quartier ; quand Tony Garnier se mêla de bâtir l’édifice, à la suite de la gigantesque halle qui porte aujourd’hui son nom, il était tout neuf, encore humide même. Il allait le rester longtemps. Il y avait aussi une grosse maison carrée que l’on appelait « le château de Gerland ». Ce fut donc le stade de Gerland.

Le quartier délimité au nord par les voies de chemin de fer, « les voûtes », à l’ouest par le Rhône, à l’est par la vieille Route de Vienne et qui s’ouvrait au sud vers de peu appétissantes usines chimiques à hauteur du Confluent, prit donc le nom de Gerland. Il y avait eu quelques hésitations, il y a plus de cent ans, quand il n’y avait guère là que des ébauches de rues, des fermes, et de pauvres baraques au milieu desquelles avaient surgi la flèche de Notre-Dame des Anges et la très laïque et républicaine école Claudius Berthelier. Sur un plan tracé vers mil neuf cent, s’égraillent dans ce polygone des chemins ruraux, un ruisseau disparu, et des noms oubliés. La Colombière, les Brotteaux rouges, les Rivières, les Cures, les Channées, n’ont même pas survécu dans un nom de rue. Il y avait la Mouche, sa gare, son vaste atelier ferroviaire, et naturellement ses chantiers où l’on construisait les bateaux-mouches – explication qui vexe fort les Parisiens. Et puis la Vitriolerie. Il y avait là une usine, et surtout, un fort. En 1900, il est déjà déclassé. C’était un grand fort d’autrefois ; il appartenait à la ceinture édifiée dans les années 1830, et dressait dans les broteaux et les vorgines les formes lourdes de ses puissants bastions.
Quand les jeunes Lyonnais se rendent satisfaire à l’obligation nationale de la Journée d’appel de préparation à la défense, ils passent devant une massive caserne de pierre. A son fronton, il est inscrit : fort de la Vitriolerie. Et ceux qui suivent la rue des Girondins et la rue Félix Brun ne se doutent certes pas qu’ils empruntent l’ancien pourtour des fossés du fort.
La Vitriolerie subsiste encore sous la forme d’un arrêt de bus. La Mouche est encore localisée sur les plans.
C’est pourtant Gerland qui l’emporta.
C’était un quartier de rien. Pauvre et industriel. Un quartier périphérique, un quartier d’entrée de ville.
C’est là que je suis né.

En ce début des années 80, il portait encore bien des traces de son passé. Ce n’était pas très gai. Au-delà des quais de gravillons gris, des usines à l’abandon dressaient des cheminées de briques noircies. On songeait à démolir la grande halle. Au centre du quartier, de vastes îlots étaient encore occupés par des usines déclinantes, qui lentement se retiraient dans un recoin de leur propre domaine, laissant une végétation folle envahir des cours et les hangars. La boyauderie répandait à cent mètres à la ronde une odeur de tripaille et l’ancien incinérateur, par vent du sud, recouvrait voitures et balcons de cendres noires à l’hygiène douteuse.

Des immeubles banals avaient surgi dans les deux décennies précédentes ; tours, barres et cubes aux couleurs criardes ou ternes, le pied dans des espaces verts tout aussi standardisés. Pelouses interdites ou autorisées qui faisaient notre joie, bacs à sable et cages à écureuil, parkings souterrains ou surélevés ceints de murets de ciment gris... Le terrain n’était pas cher. De plus en plus seules, de plus en plus isolées, des maisonnettes rappelaient encore le quartier d’autrefois. Maisons de ville trapues entourées d’un jardinet, aux avant-toits desquelles nichaient des hirondelles ; bâtisses aux murs brunis, refuge de dizaines de Martinets, qui apportaient l’été dans le tourbillon de leurs courses et leurs cris stridents... Il en était deux, au pied de notre immeuble. Tout au fond d’un vaste jardin devenu terrain vague, l’une d’elles était occupée par une famille qui semblait y vivre comme il y a cinquante ans. L’autre, le toit éventré, n’était peuplée que de dizaines de pigeons, qui tournaient sans fin au-dessus du pâté de maisons. Devant, dans la courette remplie de gravats, se développait un magnifique rosier.
De l’autre côté de chez nous, sur le quai, une autre maisonnette aux murs sombres donnait une touche de campagne, incongrue au pied des lourdes barres de béton, le long de l’avenue que dévalaient à tombeau ouvert les laides voitures de ces années-là. Un énorme cerisier caressait le toit de sa ramure. C’étaient ses fleurs qui nous annonçaient le retour du printemps.
Du troisième côté de l’immeuble, il y avait le vaste hangar d’un transporteur. Le mur aveugle était couvert de vigne vierge. Un rougequeue chantait au pignon.
L’été, sur la pelouse miteuse, on entendait chanter des grillons.
Dans les buissons taillés au carré, de gros cétoines vert-doré arpentaient les fleurs.
Par une trouée entre deux immeubles, apparaissait le fronton de l’école orné de l’inévitable horloge, émergeant du feuillage des platanes ; un bout de village tombé là, au coeur de la ville grise.
Et de nombreux hiatus dans l’urbanisme étaient occupés par des jardins ouvriers, aux abris d’une ingéniosité anarchique. Un petit arbre fruitier, un bout de tonnelle bricolé au-dessus de vieilles chaises de bois, et chaque gamin, qui a toujours en tête mille plans de cabanes, se mettait à rêver d’un chez-lui de quatre sous.

De chez nous, au sixième étage, par temps clair, toutes les Alpes se développaient au loin. Au-delà d’immeubles qui balisaient pour moi l’extrême bord du monde connu – j’avais six ans – une dentelle bleue et blanche, qui rosissait dans le crépuscule : du mont Blanc au Vercors, un Ailleurs, aux yeux de l’enfant un éternel souvenir de vacances ; un pays de beauté, un pays de liberté sans école ni devoirs.
Ce n’était pas un beau quartier.
Mais c’est mon quartier.

Les années ont passé. Le hangar du transporteur, l’immense emprise du ferrailleur, les jardins, ont été remplacés par des immeubles fort proprets. Il y a toujours un rougequeue au pignon du bâtiment neuf. Il y a toujours des Martinets, car le vieil immeuble qu’ils occupent a échappé au génocide. Le petit restaurant est toujours à son pied.
Mais les immeubles qui sont ainsi sortis de terre nous ont, lentement, année après année, dévoré l’horizon des Alpes. Toutes les pelouses sont interdites. Les bacs à sable, peu hygiéniques, les cages à écureuil, trop dangereuses, ont disparu. Disparue, « la décharge », énigmatique enclave où, sur vingt mètres de large entre deux barres, de vieilles machines noyées de ronces nous offraient un terrain de jeux interdit – et donc, assidûment fréquenté. Disparue la maisonnette au cerisier, et celle au rosier, et sa voisine, son alter ego, sa sisterhouse. Disparus les jardins. Disparue aussi, l’échappée vers la vieille école, coeur d’un ultime noyau d’allure villageoise entre les immeubles de vingt-cinq mètres.
Disparus, les cétoines et les grillons.

Disparues les usines. De coquettes résidences, des allées impeccables, des facultés même, ont remplacé les vieux hangars. Il serait faux de dire que le quartier y a tout perdu. Des restaurants ornent une place nouvelle, le métro nous connecte à la ville, cendres et odeurs ne nous submergent plus. Un parc a remplacé les usines ruinées. Il est plus accueillant, et moins morne, mon vieux domaine. C’est vrai.
Mais il faudra bientôt de l’imagination pour se rappeler du vieux Gerland, du Gerland ouvrier, de ses bicoques aux toits de tuiles ternies, des arbres au coin des vieilles rues, et des hirondelles sous les toits. Quand l’Olympique lyonnais aura définitivement quitté le stade, les terrains proches du Port Edouard Herriot, et le vieux siège à la Tony Garnier, où la boutique se tenait dans un préfabriqué ; quand la foule n’envahira plus ces rues recalibrées, que l’odeur de saucisses grillées, le lointain grésillement des haut-parleurs, l’éclat des projecteurs ne signalera plus le Soir de match, quand on ne pourra plus dire « pour la remontée en D1, j’étais là ! Le dernier but de Kabongo, c’était dans cette cage-là ! », quand ce flot populaire aura dû migrer au loin, alors mon Gerland à moi aura définitivement changé. Une âme se sera envolée. Il en est une nouvelle. Mais il y avait, je crois, place pour toutes deux, et pourtant cela ne sera pas.