11.12.2007
1981 ou l'an un de la ratatouille
1981, ça ne dit plus rien aux jeunes. D’abord, ils n’étaient pas nés. C’est à ça qu’on les reconnaît. Un jeune con, ça vous agresse en vous faisant remarquer, comme ça, que lui, à l’époque de notre enfance, il était encore en deux moitiés séparées, haploïdes, et visibles seulement au microscope électronique à balayage.
C’est donc en deux moitiés qu’ils ont connu ce frémissement historique. Le dessin grossier d’un crâne chauve emplissant lentement l’écran de la télé noir et blanc, cinquante-deux pour cent d’électeurs poussant un consterné « Putain, c’est Giscard ! » avant de se raviser et de sabler le mousseux à la gloire historique de la rose, tandis que les quarante-huit autres allaient regarder par la fenêtre s’ils voyaient dans la rue débarquer les premiers katiouchas.
Moi, je ne m’en souviens pas. Ce que je sais, c’est qu’au printemps 1981, nous avons acheté une nouvelle voiture, fait autrement marquant pour un gosse de cinq ans. Une Renault 14 TL gris métallisé. Les moins de vingt ans n’ont pas tous vu une Renault 14. Disons pour faire simple qu’en fin de compte, avec cet engin, les chars de l’Armée rouge étaient un peu dans nos rues tout de même. J’en voulais beaucoup à mes parents de ne pas avoir choisi la version TS dont j’admirais beaucoup les deux bandes latérales noires, en dégradé, le long du capot. Ce blindé à casemate succédait chez nous à une GS d’une couleur très disco. Si vous n’avez jamais vu une GS, prenez un Stabilo Boss bleu, tenez-le de façon à le regarder par la tranche, imaginez à l’avant et à l’arrière de gros phares en forme de fer à repasser, des roues et vous y serez à peu près.
Avec ce véhicule, à l’époque, nous soutenions l’Industrie d’Etat. Passer de Citroën à Renault en mai 1981, c’était de la politique.
Mes parents vantaient les mérites de leur achat en rappelant son côté pratique. Elle était grande, « elle avait un hayon arrière ». Avec sa forme d’éléphant ramassé dans l’allure du sprinter, la Renault 14 pouvait absorber tous les bagages nécessaires à des vacances d’un mois dans une location de fond de vallée du Briançonnais. Les valises y disparaissaient comme dans la gueule d’un Moloch, pour ressortir, quatre heures plus tard, un peu rôties par le soleil qui donnait tout son sens au terme « plage arrière ». Entretemps, on avait monté le Lautaret. Je ne sais pas si vous voyez l’exploit, vous qui circulez à bord de félins d’acier climatisés avec lecteur mp3. On tenait une moyenne de bien dix lieues à l’heure, et par les vitres ouvertes, le bruit du moteur se répercutait sur les plots en ciment du garde-fou de la route en faisant tchh, tchh, tchh, comme ça. Je ne demandais jamais si on arrivait bientôt. Tant que ça montait, c’était sans espoir. Et ça ne montait pas vite. Je ne crois pas que la Renault 14 aurait résisté à une attaque de Lance Armstrong.
Quelques années après, la Renault 14 fut remplacée par une Renault 9, qui nécessitait de placer deux valises sur le toit. Là, je crois que même Stuart O’Grady nous laissait sur place dans les premiers lacets.
Mais les années quatre-vingts, ce ne sont pas seulement des escalades épiques d’un col de l’Oisans en patache surchargée.
Au retour des vacances, dans les semaines qui suivaient, venait la saison des bocaux.
En ces temps de choc pétrolier et de chute de la France au pouvoir du bolchevisme, certains stockaient de l’essence dans leur baignoire et du sucre dans leur cave. Mon père avait, lui, la manie de stocker fruits et légumes en bocaux. Il l’a toujours, il faut dire, mais de nos jours, on arrive à le retenir. S’il eût été Khéops, la Grande Pyramide aurait livré aux archéologues des cruches de légumineuses fossilisées, étiquetées en hiéroglyphes, qui en eussent intrigué plus d’un.
En ces jours-là, on le voyait donc remonter de la cave en brandissant « le stérilisateur », énorme cuve de zinc qu’il fallait placer avec précaution sur le gaz, rempli à ras bord des corps du délit.
Des après-midi entières, il condamnait ainsi à la détention sous vide toutes sortes de végétaux comestibles innocents qui ne lui avaient strictement rien fait.
Le problème, c’est que cette détention fut quelquefois à perpétuité.
En bocaux, comme en morale, il est facile de descendre et beaucoup moins de remonter. Cerises et mûres retrouvaient vite le chemin de la lumière, et finissaient dans une apothéose de « aah ! oooh ! » une fois servies sur une appétissante tarte, comme cueillies du jour, en pleines fêtes de fin d’année.
Pour les légumes, c’était une autre histoire.
Ainsi, vers le milieu de la dernière décennie du siècle passé, soit en l’an quinze de l’ère de la Renault 14, une visite dans le réduit souterrain me révéla la vérité. Sur des rayonnages précaires, s’alignaient comme des dictionnaires fatigués, des bocaux sur lesquels on lisait : « Blettes 82. Ratatouille 81. Courgettes 83. »
Le verre du bocal laissait deviner un processus évolutif qui sans doute, en eût appris à plus d’un sur les premières heures de la vie terrestre. On aurait attendu un peu plus, je suis sûr qu’on aurait découvert dans les ci-devant haricots verts une forêt de lépidocarpons peuplée d’Ichtyostega.
Mais je crois qu’on a tout jeté, au début de ce siècle. Je ne désespère pas qu’un spécimen ait survécu. Faut quand même que j’aille vérifier. Il n’y a pas la place pour un dinosaure là-dedans, il faudra en faire don à temps à la galerie de l’Evolution.
A cette heure, je crois bien que mon père s’est remis aux bocaux. De les voir vides, inutilement propres, ça lui fendait le coeur. Je lui ai rappelé le coup des blettes de 83. Il vit à l’état de légende familiale, avec la Renault 14 et son hayon arrière. Mais les bocaux sont de retour. Ratatouille lives.
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13.09.2007
Les petites tranches de petite vie
La tranche de vie est un genre littéraire, et cinématographique, passablement éculé. C’est d’ailleurs plus un poncif de l’évocation que de la concrétisation réelle. Quelques films célèbres, caricaturés par Gotlib, en ont dissuadé les réalisateurs. On laisse à une littérature pour enfants bon marché l’inévitable scène de l’alpiniste qui dévisse et revoit « toute sa vie défiler en quelques secondes » avant que, naturellement, un vaillant mousqueton résiste à son poids et, cinq mètres plus bas, sauve la vie de l’infortuné.
Autrement, on ne saurait pas qu’en pareil cas, on revoit toute sa vie en quelques secondes et tout et tout.
Grâce à ces miraculés et à leurs mousquetons, le genre existe, et je puis à mon tour en exploiter la veine, mais dans le désordre chronologique le plus complet. Loin des angoissants ravins alpins, je vais conter quelques-uns de ces épisodes qu’on relate entre la poire et le fromage, ou dans la queue du cinéma, introduits par « j’me rappelle toujours... »
Episode un. Décor : un petit village quelque part sur la route entre La Rochelle et Limoges. J’y étais conduit par un collègue, et avant ce village se trouvait une longue ligne droite. Puis, à l’entrée, encadré par des pilastres vantant le fleurissement municipal, un suicidaire passage pour piétons. Une silhouette se tenait là, dans l’attente d’une fenêtre dans le pourtant fluide trafic, qui lui permît de tenter l’aventure de rejoindre l’autre rive. Aussi, mon collègue ralentit et s’arrêta pour lui céder la voie.
Nous vîmes alors un extraordinaire bonhomme, centenaire à plus de quatre vingt cinq pour cent, portant complet veston sombre et feutre noir, canne à la main, passablement voûté, s’engager sur le passage avec la lenteur majestueuse d’un chef de file des anciens combattants de quatorze un onze novembre, et nous adresser un large sourire ainsi qu’un non moins ample salut du chapeau.
Aussi loin que porte ma mémoire trentenaire, c’est bien la seule fois où j’aie vu un salut du chapeau s’adresser dans ma direction (certes, la nôtre, plutôt, en l’occurrence). Et c’était bien, ce geste, qui tenait sans doute un peu de la surprise de voir deux « jeunes de maint’nant », si pressés, prendre le temps de céder le passage à un vieux du village ; mais aussi, et bien plus encore, d’une politesse du siècle passé, venu du salut de l’épée du mousquetaire, ou de l’étiquette de Versailles et que sais-je. Entre le conducteur et le piéton, étaient passés le courant du respect d’antan, celui où l’on se gênait pour l’autre, au nom d’usages perdus, mais par qui la rencontre de deux inconnus laissait une trace. La preuve ; six ans plus tard, alors que mon bon vieux regarde peut-être ce monde de plus haut, je me souviens de son regard, et de son chapeau.
Tranche numéro deux.
C’est un petit village isolé. Tellement isolé qu’il est abandonné. Il s’appelle Aurelle. Pour le trouver, il faut descendre, tout au fond d’un vallon, par un sentier muletier, traverser un ruisseau, et enfin, déboucher entre ses quelques maisons perdues dans le bois. Plusieurs sont en ruine. D’autres patiemment remises en état par une association. On le trouve plus facilement sur Internet que depuis la route la plus proche, car il possède la plus petite église romane encore debout, et Google répond. Un site offre donc une jolie visite virtuelle. Aurelle se trouve dans une vallée qui borde par le sud le plateau d’Aubrac. L’endroit était, dit-on, peuplé par les Ligures. Qui donc avait pu les repousser jusque dans ce repli perdu, à la terre ingrate, où ne vient guère que le châtaignier ? L’église est romane et date pourtant du XIVe, c’est dire que les idées avaient mis quelque temps à circuler. Elle offre un bel appareillage de pierre, un petit autel, des traces de badigeon jaune. Des générations de pauvres paysans ont prié là. Fiers sans doute quelque jeune fût revenu, quelque maçon passé par là pour édifier un sanctuaire, à l’austère beauté rustique, bien à l’image du petit bourg de schiste écrasé sous la lauze.
Puis ils sont allés au four, cuire un pain de seigle mêlé de châtaigne pilée, ont traîné les lourds sabots sur les terrasses désormais perdues dans les hêtres. Autour du village, ils sont les rois, ces arbres au feuillage dense, ils ont noyé la vallée, les champs, les petites rues. Çà et là, un châtaigner, énorme et noueux comme un vieux génie, borne un pré disparu. On vivait ici grâce à lui, par lui. Il demeure seul.
Quelle vie !
Depuis 1948 le hameau est déserté. Il appartient à la commune de Verlac, Verlac où se trouve le cimetière, et une autre église romane. Nous arpentions donc le vieux cimetière quand une tombe nous frappa. Quatre enfants d’une même famille étaient morts en deux ans, entre 1932 et 1934. Nous restâmes quelques instants à conjecturer les causes. Un groupe s’approcha, une septuagénaire nous demanda si nous avions ici quelque ancêtre. Non, nous nous demandions juste ce qui... « Oui. C’étaient mes frères et soeurs. De quoi sont-ils morts ? Du croup. Hé oui, en ces temps-là... »
Elle, avait connu ces temps-là, et l’épidémie qui fauche une fratrie. Elle me parut alors surgir du fond des siècles, si médiévale me paraissait la tragédie. La diphtérie frappe et tue quatre enfants dans une maison, au fond d’une vallée. Non. C’était bien mil neuf cent trente deux...
De quoi parlerons-nous la prochaine fois ?
17:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rêverie, souvenirs
Une vieille maison
Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une vieille maison.
Elle date du dix-huitième siècle. Elle est fort simple, un jeu de cubes sur lequel reposent les toits à faible pente. Un petit hangar de pisé, à droite. Un mur ceint la cour. Au fond, un grand jardin se déroule jusqu’à l’église, en pierre dorée, édifiée par Bossan. Les fenêtres au bord supérieur courbe signalent à l’œil averti l’édifice chrétien. Il s’agit de l’ancienne cure.
C’est là que vivaient mes grands-parents et je voudrais vous faire visiter cette maison, délicieusement vieillotte, telle qu’elle m’apparaît dans mes souvenirs, car il y a près de vingt ans qu’ils l’ont quittée. Depuis, elle a été rénovée. On y a taillé, plaqué, fait entrer en force des appartements modernes, lacéré la cour, et fait du jardin un terrain à lotir.
Mais autrefois, on poussait un portail de bois délabré, et sans un regard pour la vieille 2CV camionnette bleue qui vieillissait sous le hangar, on marchait sur les graviers de la cour vers la porte à demi-vitrée de la cuisine. A gauche, la porte du couloir était toujours fermée. Lorsqu’on est enfant, une porte toujours fermée, c’est un Interdit un peu mystique, car incompréhensible, on ne sait quelle vérité cachée, réservée aux grands. Pourtant, de l’intérieur, on se retrouvait facilement derrière cette porte et dans ce couloir. J’y reviendrai.
La cuisine dévoile le grand poêle de fonte, sur lequel ma grand-mère faisait cuire de gigantesques cocottes, des montagnes de crêpes, ou bien on ne sait quelles conserves, de fruits ou confitures. Les murs sont lisses, modérément d’aplomb, peints en vieux rose. Des tableaux pieux, dont une dédicace du cardinal Pacelli aux jeunes mariés, qui les garda saufs jusqu’à cinquante-neuf ans de mariage. Un carillon fait entendre, toutes les demi-heures, une ritournelle qui ne parvenait pas à agacer. Et le clocher faisait écho, ou bien le contraire. Le son clair, sinon grêle de cette cloche du village de Nandax, nous pouvions tous, nous les cousins, la reconnaître entre mille. La table : une vieille table fatiguée, sous la toile cirée criblée de traces de couteau, et au bout de laquelle se trouve un tiroir à la poignée patinée, où l’on rangeait la grosse boule de pain. Sur cette table, le soir, on posait de grandes assiettes à rayures colorées, et ma grand-mère y versait de la louche luisante une soupe au goût sans égal.
Et c’était bien, cette chaleur, dans la petite cuisine d’un autre siècle soigneusement close, sous la lumière jaune, au rythme des heures lentement battues par un clocher, et un carillon.
Poursuivons. Après la cuisine, c’était un grand couloir sombre, le long duquel on trouvait la petite salle de bains, endroit redouté des petits cousins car il s’y trouvait une pompe dont le déclenchement soudain et fort bruyant nous terrorisait. Puis, il y avait la Chambre du Cardinal. Nul, alors, n’eût osé mettre en doute la légende locale selon laquelle un cardinal y aurait, un soir, couché. Un archevêque de Lyon, venu à l’occasion de confirmations, probablement, si l’histoire est vraie. Rien moins qu’un Primat des Gaules donc. J’avoue mon ignorance absolue de la vérité. Tenons-nous-en donc à la belle histoire ; cette chambre s’ornait de quelques beaux meubles, dont une superbe armoire Louis XV, mais elle n’en servait pas moins, lorsque mon oncle – qui avait repris la ferme, sise à quelques encablures - tuait le cochon, de salle où entreposer des cochonnailles à diverses étapes de transformation.
La porte du fond s’ouvrait sur l’immense jardin, auquel on accédait également en passant, le long de la maison, par une porte redoutée car elle conduisait le long des ruches. Dans ce jardin, plutôt un champ potager aux larges cheminements d’herbe toute couverte de rosée, mon grand-père, alsacien de naissance, avait planté un mirabellier. L’or sucré de ses fruits répondait à celui du miel, et l’on se gavait, en saison, de mirabelles de Nandax.
Rentrons dans la maison. Revenons par le couloir, la cuisine, et prenons l’autre porte, qui s’ouvre à notre droite. Elle ouvre sur un petit vestibule qui donne sur une salle à manger, bien ordinaire, la salle ennuyeuse pour les enfants que nous étions. Un mobilier à cent autres pareil, la perspective d’interminables repas où les haricots verts étaient moins rares que les frites, bref, c’était là où on ne s’amusait pas. D’ailleurs, on ne s’y rendait guère que le dimanche ; le vrai coeur de la maison, c’était la cuisine.
Une autre porte permettait de descendre à la cave, une cave voûtée où l’on nous menait rapidement voir qu’un cul de sac coupait court à tous les rêves de souterrains. Des alignées de pommes de terre, une cage à fromages exhalant un parfum bien rural, garnie des petits fromages ronds préparés par ma tante. Une cave de campagne.
Deux marches, une antique porte de bois aux contours tout usés menaient à l’escalier d’où l’on accédait aux chambres. Plus vieillottes encore que tout le reste, pauvrement meublées, mais on aimait s’y endormir, dans le silence du village, à peine troublé par l’inévitable clocher. Les heures de nuit tintaient dans une paix immense, sous les édredons de plume, dans les chambres d’autrefois au papier peint jaune, aux lampes de verre démodées, aux commodes patinées. Parfois, le cri d’un animal nocturne, qui ne nous troublait pas. Nos parents nous rassuraient, ce n’était que la campagne qui vivait autour de nous, de sa respiration ample et profonde, rassurante. Et toute notre ascendance paysanne ressurgissait pour bercer un sommeil sans cauchemars.
Revenons au rez-de-chaussée. Du petit vestibule, s’ouvre un second couloir parallèle au premier, dallé de pierre. Des pelles de boulanger sont accrochées au mur, les plus grands des cousins, qui l’ont appris de leur père, sont tout fiers d’apprendre aux plus jeunes que cela sert à enfourner le pain.
Ce corridor numéro deux mène à une vaste salle. Elle est nimbée d’une aura particulière car c’est cette partie de la cure « qui n’est pas aux grands-parents ». On a donc le droit d’y aller sans l’avoir tout en l’ayant, et bien sûr on y va. Il s’y trouve une cheminée bouchée, une énorme bibliothèque au fronton de laquelle des lettres sculptées proclament « Un bon livre est un bon ami » - lettres avec lesquelles j’entrepris, à sept ans, d’apprendre à lire à mon cousin qui en avait six. Et puis un harmonium.
Un très vieux et vénérable harmonium, qui ne proférait des sons couinards qu’au prix d’un pédalage des plus énergiques, son vaguement modulé lorsque nous tirions au petit bonheur les boutons de porcelaine aux inscriptions cabalistiques. Tous les cousins ont cherché sur ce clavier une vocation de virtuose, sans grand succès. Mais un instrument de musique dans une salle à demi interdite, c’est plus qu’une attraction : une divinité. La faveur d’aller jouer un peu sur l’harmonium n’était pas toujours accordée. Surtout quand grand-père faisait sa sieste dans sa chambre, voisine. Il ne couinait pourtant pas très fort, l’harmonium. Même quand nous nous mettions debout sur les pédales.
Il ne reste plus rien de toutes ces pièces si chargées de souvenirs, de souvenirs doux comme une nuit sous un mol édredon, dans le silence paisible du bocage. On n’a conservé de la cure dix-huitième que les quatre murs, délimité deux appartements fort modernes, érigé des villas dans le jardin, arraché le mirabellier.
On ne tue plus le cochon, il n’y a plus de ruches, plus d’harmonium, plus de poêle de fonte, plus de chambre du Cardinal. La cave est condamnée.
Mais si vous passez dans la rue principale de Nandax, vous verrez peut-être encore, appuyés contre ce qui fut le mur du fond du jardin, deux morceaux de châssis de bois et de grillage. C’est sans doute mon grand-père qui les utilisait. Un tout petit bout de cette vie d’un autre siècle qui ne veut pas tout à fait mourir.
Au clocher de pierre dorée, le tintement de la cloche sur le paysage bocager nous est toujours familier.
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