13.09.2007

Le rêve de l'abbaye

Parmi les édifices qui ne me laissent pas indifférent, il y a les abbayes.
Au fond d’un vallon vert, dissimulée au creux d’un cirque boisé, ou bien égarée entre ciel et eau dans les marais, se dessine sur le ciel une forme ajourée, familière aux locaux, à nulle autre pareille. L’austère clocher-peigne, ou bien la tour polygonale, dresse vers le ciel un tracé harmonieux qui vient s’unir au cosmos, avec le bonheur serein, la douceur feutrée d’un crépuscule aux nuages de pourpre et d’or. Le carré de pierre descend déjà dans la nuit. Le soir a terni les pierres, refermé les corolles des fleurs du jardin, appelé les moines à la chapelle. Une cloche tinte.
Un soir, parmi une éternité, une abbaye.
Le carré, dans la symbolique médiévale, est l’image du monde terrestre. Le cercle, parfait, est le Ciel. Aussi la plus humble des petites absides, voûtées en cul de four, devient – regardez bien – la fusion de ces deux formes : l’Eglise, le Christ.
Terre-et-Ciel.
Et l’eau ?
Chaque abbaye a su la manier. L’eau de la source pure, qui chantait la Création au fond du vallon, l’eau de la mer qui montait depuis que Dieu l’avait séparée d’avec la terre au neuvième de tous les versets, les moines l’avaient soumise et rendue féconde : de canaux en lavoirs, de moulins en viviers, elle devenait sève et force du travail de l’abbaye.
Et tous étaient passés par l’eau du baptême.
Et le feu ?
Feu était le coeur des quelques ceux qui s’installaient, en ces ans troublés, au fond d’un bois, pour bâtir à la seule gloire de Dieu, et vivre, par l’eau, l’union de la terre et du ciel. Feu des défricheurs, et des forges, et feu parfois de l’abbaye ruinée – et feu renaissant des reconstructeurs.
Ainsi les quatre éléments étaient, eux aussi, en harmonie dans le carré de pierre.
Ainsi le carré était fait d’eux quatre et un moins pouvait arpenter le cloître et proclamer : « Un carré de cent pas nous suffit pour parcourir l’Univers. »
Ainsi volait leur pensée, du carré terrestre vers la sphère céleste, et ainsi dédiaient-ils au seul ciel ce que l’humanité, en ces âges sombres, engendrait de plus délicat et raffiné. Ainsi réalisaient-ils une harmonie.
Les bébés crient, disent les moines ; les hommes du monde bavardent ; les moines se taisent ; mais leur silence est peu de chose, car les saints chantent. Les moines chantaient pourtant.
L’harmonie est musique, ou bien l’inverse. L’harmonie était en la règle ; dans le travail de la terre ou dans le scriptorium ; dans les Heures ; mais elle était surtout, et elle demeure, dans la pierre.
Le chant des moines, ce fameux grégorien, mais aussi ces mille polyphonies qui faisaient vibrer les vieilles nefs, c’était la voix de la pierre assemblée dans l’harmonie qui montait au ciel.
Les arcs, les travées, les fenêtres se disposent selon la sainte symbolique. Voyez ces baies qui sont trois, ces travées qui sont sept et cinq, soit douze. Père, Fils et Esprit diffusent la lumière aux Douze tribus, aux Douze apôtres, au Peuple de Dieu. L’élévation est conforme au Nombre d’Or. La Divine Proportion, un virgule six cent dix huit et quelque, c’est celle de notre corps et de la nature. Voyez votre main : divisez la largeur de la paume par la longueur du pouce : 1,618. Votre palm – non, pas ce hideux appareil : votre pouce écarté de vos doigts fermés – par votre paume : idem. Et ainsi de suite. A fort peu près. Dessinez des rectangles et demandez lequel paraît au lecteur, le plus harmonieux : il pointera celui dont la longueur sur la largeur égale le nombre d’or. Ce n’est pas de la magie. Cela vient, peut-être, du carbone. Cette proportion est fréquente dans la Nature et nous paraît donc harmonieuse. Les maîtres d’oeuvre le savaient. Aussi les églises romanes, et notamment les abbatiales la respectent-elles. Aussi sommes-nous étreints au coeur lorsque nous y entrons.
L’or se déverse par des fenêtres sans ornements. Les derniers rayons du Soleil frappent une nef austère, aux vastes murs dépouillés. Les bas-côtés dessinent un clair-obscur, tantôt illuminés, tantôt laissés dans l’ombre. Quelque monstre, condamné à une éternelle réclusion dans la pierre d’un chapiteau, nous lance un oeil hagard. Ailleurs, une scène biblique. La forêt de piliers s’agence en un ordre parfait, une charpente à l’équilibre absolu. De la croisée du transept, nous apparaît cet agencement. Les quatre puissants piliers soutiennent la coupole à la croisée de laquelle se tient, nous le savons, la gracieuse tour lanterne, ou le clocher-mur. La nef et les bras s’élancent, puissants, mais pas impressionnants : juste « tels qu’ils faut ». Juste en harmonie avec le choeur qui tend ses baies arrondies à la lumière divine.
Pénombre sereine, crépuscule apaisant, une senteur d’encens, des voix chantant le grégorien. Ici vit une paix, comme ronfle doucement un feu. Plus qu’une paix : une joie, car Dieu est joie. Il n’est pas que méditation intellectuelle, ni repli monotone. Il est allégresse, fête, émerveillement. C’est bien l’émerveillement qui nous emplit, devant le Dieu fait homme, devant le Ressuscité, et devant les oeuvres de ceux qui portent du fruit. Ici, nous sommes au coeur d’un beau fruit de pierre, où ont battu des coeurs, des vies porteuses, elles aussi, de fruit. Des fruits parfois mûrs et pressés depuis des siècles – ou bien qui mûrissent encore.
Quand l’abbaye est ruinée, visiteur, songe à ce rêve, songe à ces vies, à ces mille flammes de foi qui ont brûlé ici d’amour pour Dieu. Que tu croies en lui ou non, tu ne peux les nier, elles. Respecte le rêve. L’abbaye est un rêve de l’homme. Que sera l’homme sans rêve ?

Le GPS, ou la géographie en perte de sens

Difficile de trouver un gadget plus à la mode que le GPS. Je parle du GPS de voiture. Le petit boîtier magique, qui d'une voix de robot ménager du siècle dernier vous somme de tourner à gauche, puis à droite. Le petit écran plus ou moins coloré où s'affichent des lignes de console de jeu Atari avec une petite flèche clignotante. C'est tellement à la mode que, rangé dans une boîte à gants, il est volé dans l'heure qui suit. Ah, s'il pouvait alors appeler son maître pour le guider jusqu'à lui. Hélas, ils n'en font rien, ces ingrats. C'est le premier avantage de Jeanjean sur Tomtom en fin de compte.

Mais, le GPS ce n'est pas que ça. Le GPS, c'est l'outil par lequel on peut savoir où aller, sans avoir - jusqu'à l'arrivée - la moindre idée d'où l'on peut bien se trouver. A gauche, à droite, tout droit, tout droit, tout droit. N'y a qu'à écouter, même plus besoin de savoir lire les panneaux. Ni surtout de consulter une carte. Il y a de cela un an ou deux, je me disais que les autoroutes, c'était fort pratique, mais que cela nous arrachait à la possibilité de suivre notre itinéraire. Essayez avec un portable et un ami en transit autoroutier. "Allo, t'es où ? Euh, je sais pas, je suis entre Limoges et Clermont Ferrand." Disposât-il d'un GPS, il ne pourra pas vous en dire davantage, d'ailleurs. L'autoroute tirée au plus court, au besoin en éventrant une colline ou jetant un viaduc diplodocique sur une large vallée, évite les villes, se joue des cols, nous écarte à des kilomètres des routes anciennes, de ces itinéraires trimillénaires et plus, usés, polis, optimisés dirions-nous, et consacrés par les générations d'usagers sans moteur, paysans transitant d'un vallon à l'autre, colporteurs suant sous le fardeau de lingots de bronze ou d'ambre ou de sel gemme, légionnaires crevant de trouille ou moines avides de désert. Ces routes qui longent les vallées, choisissent le col le plus aisé, franchissent les fleuves au meilleur gué, aujourd'hui, on les emprunte en fulminant derrière le 35 tonnes qui vous condamne à un déprimant soixante à l'heure, quand la machine à foncer, à une lieue de là, ouvre ses portes payantes à ceux qui n'ont cure des étapes touristiques. L'autoroute, c'est ainsi la première perte de contact avec le voyage traditionnel balisé d'étapes. On entre, on sort. Entre les deux, on n'a vu qu'un ruban gris ceinturé de grillages à mouton, des aires au nom de lotissement phénix, et quelques fermes perdues.

 Etape suivante, le GPS. Vous l'écoutez, et vous tournez le volant. Pas d'itinéraire à établir. Plus de direction à suivre. Un horizon réduit au prochain virage. Lorsque j'habitais en Charente-Maritime, j'ai croisé plusieurs Parisiens convaincus que La Rochelle se trouvait en Bretagne, parce que Tri Yann a chanté une chanson qui commence par "C'est dans la ville de La Rochelle-eu". Et bien : imaginons que l'un d'eux décide de s'y rendre en voiture, guidé par son GPS ? Il lui suffit de pianoter quelques instants et de se laisser guider. A10, A machin, A truc. Le brave homme se trouvera bientôt près du vieux port, et rien ne l'empêchera de continuer à croire qu'au cours de ce long trajet, il a traversé en longueur la fameuse péninsule. Je l'imagine bien demandant par où on rejoint Quimper. Bien joué tomtom. Enfin, il n'y est pour rien tomtom. Mais il n'aura rien fait contre non plus.

C'est fini. Avec le GPS, nous entrons, pardon ! nous pouvons, si nous le voulons, entrer dans l'ère du trajet virtuel. Ôter définitivement toute connexion entre nous-mêmes en train de circuler, et l'endroit où nous circulons. Même plus besoin de chercher l'itinéraire "optimisé" : tout ça se fait en temps réel. ça ne prend plus trois mille ans. Mais nous, nous ne savons plus le faire. Nous pouvons arriver au but en toute certitude et être totalement incapables d'indiquer à un passant égaré la direction approximative d'une grande destination. Nous n'avons même plus besoin de savoir si c'est Nantes ou Bordeaux qui est le plus au nord, pour nous y rendre.

Et bien moi, je trouve cela d'une tristesse épouvantable. Nous allons arpenter comme des fantômes un espace que nous ne verrons même plus, ne découvrirons plus, ne ressentirons plus. N'est-ce pas plus agréable de prendre ses repères, de savoir que par là on va ici, par ici on va là ? Qu'au loin c'est la direction de Tel truc, que telle lumière dans la nuit ce doit être Telle ville ? Le sens de l'orientation participe de l'équilibre et donc, du bonheur.

Et n'en avoir aucun, tout en clamant sa foi dans le GPS si moderne, si utile "qu'on n'a plus besoin de toutes ces conneries", c'est s'exposer au ridicule. Démonstration. C'était dans le TGV Paris-Lyon, un TGV en retard, un de ceux qui cahotent dès les premières lieues, puis traînent une inexplicable misère à travers la Bourgogne. Et certes, le TGV c'est pire que l'autoroute : foin de la voie mythique et des étapes célèbres des bouchons de l'été, les Dijon Beaune Chalon Mâcon, on traverse tout droit l'Yonne et la Nièvre qui ne sont, sauf leur respect, pas les territoires les plus riches en points de repère. Entre Sens et Le Creusot, on n'approche guère qu'une paire de villages aussi minuscules qu'anonymes, et allez donc lire un panneau à deux cent soixante à l'heure. Le train, donc, s'immobilisa entre deux collines, sous le regard placide d'un cheptel charolais quêtant sous la bouchure de chêne une ombre problématique. Assis dos à la marche, un jeune individu au top de la technologie, portable (ordinateur) devant lui, portable (téléphone) en main, et dans l'autre... GPS, cet individu très Point Com donc, beuglait dans l'e-cornet : "On est arrêtés en pleine cambrousse ! Non, j'sais même pas où on est ! Le GPS i passe pas tellement on est paumés !" etc, etc.

Moi, assis face à la marche, je voyais distinctement, se découpant derrière la colline, deux immeubles. Or, des immeubles, le long de cette ligne, il n'y en a guère. Sans aucun GPS, mais juste avec deux yeux et un tout petit peu de sens géographique, ce monsieur eût pu déduire que nous étions à moins de deux kilomètres du Creusot. Je n'ai pas osé le lui dire. Le GPS avait dit qu'on était perdus. Il ne fallait pas le contredire.