13.09.2007

Ambiances seine et marnaises

Ces deux petites descriptions sont un simple récit de ressenti, au cours de ce qui n'était, techniquement, que deux "sorties de terrain" sur des "carrés STOC". Traduire rapidement : des secteurs aléatoires de quatre kilomètres carrés où, deux fois par printemps, on tente de compter un peu les oiseaux. Deux petits bouts aléatoires d'une campagne qui tente de l'être, à quelque quatre-vingt kilomètres de Paris. 

 

Ambiances contrastées sur les carrés STOC 770059 et 770384 en cette dernière semaine de mai.

Mardi, malgré les prévisions, le ciel est bas, plombé sur Dhuisy. Par moments, une brise plus fraîche signale que la pluie n’est pas très loin. Les feuillages maintenant épais prennent le vert sombre d’une fin d’été, les labours nus, encore nombreux, assombrissent encore la palette. Les blés verts sont déjà hauts, la floraison du colza passée, rien, décidément n’illuminera le tableau.

Le bourg appuyé à flanc de colline étale de grosses maisons d’un calcaire brun, parfois de meulière. En quelques pas sous les frondaisons d’un bois, c’est la pénombre. Les chants n’ont pas non plus l’éclat du printemps triomphant. Les accents des éternelles Fauvettes à tête noire couvrent les lointains Bruants et loriots, un rare hypolaïs s’égosille du haut d’un colza : sous les masses de plomb qui roulent lentement, c’est le chœur mélancolique d’une fin d’été.

Depuis une vague hauteur, le paysage se déroule vers le nord. Ici finit l’Île-de-France, ce n’est vraiment plus « la région parisienne ». Une campagne verte – mais verte de céréales et presqu’à demi recouverte de sombres bois, s’étend en direction de Soissons, de Château-Thierry… Belleau Wood est tout près, on s’est battu ici, et sous ce ciel sombre, les clochers qui émergent prennent un je ne sais quoi de sinistre. Il ne faut guère d’imagination pour se croire en Argonne et voir dans la butte qui découpe au loin ses arêtes vives quelque « Cote » célèbre. C’est l’Aisne, donc c’est Ailleurs. Mais oui. Ce Bruant jaune qui s’envole franchit la frontière, en sonde la vanité, pour lui. Mais pour moi ? Si j’étais de l’autre côté de la haie pour le noter ? Dans mon activité quotidienne, je n’aurais pas à travailler à Paris, à me préoccuper de Paris. J’habiterais l’Aisne, même si c’est (peut-être ?) aussi le Multien. Ici déjà, on vit sur Château Thierry et les repères sont des villes de province plus que Paris. Villages isolés, reliés de quelques petites routes au réseau tranché par l’A4, l’A4 qui les ignore, chargée de relier l’Europe centrale à Paris, fût-ce en marchant sur le ventre de tout cet Est de la France qui commence ici. Ici, c’est le pays des Batailles de Quatorze, des plaines agricoles piquées de bois, des collines qu’aucun immeuble ne défigure. Il y fait sombre, comme il sied. Le paysage offre des repères. On est presqu’encore en Seine et Marne, et on est pourtant quelque part.

 

Mercredi, Saint-Barthélémy, Villers les Maillets. La frontière est plus loin cette fois. N’empêche, ce bois derrière la colline est dans la Marne. A mesure que l’on va vers l’est, le paysage est de plus en plus vallonné. Les prairies ne sont pas absentes, les blés et les bois toujours aussi verts, mais comme cette fois le soleil brille, c’est bien le « printemps repu qui bâille ». Les couleurs sont chaudes, douces, les blancs éclatants, les verts brillants. Le chœur des alouettes domine. Les villages sont blottis au plus profond des vallons, près de l’eau ; de loin, à peine si le clocher tranche sur fond de colline. De près, les gros marronniers, les vieux vergers achèvent d’effacer la silhouette des longs bâtiments de pierre. La lourde maison forte de Thiercelieux est invisible, le village se réduit aux allures d’un grand jardin. Ces petits villages restent ici vierges de presque toute maison nouvelle ; rien que les vieilles fermes, serrées autour d’une petite église, et une poussière de hameaux aussi effacés que le bourg. Paris est trop loin, et là aussi « la ville » est en province. Comme tout est calme ! Pas de voitures 92 ou 75 à tombeau ouvert. Même les avions sont ici trop haut pour briser le silence. Longtemps, le chant des oiseaux résonne seul. Pas un bruit d’outil ou de moteur. Pas de vent. Un bout de campagne verte d’en France, au cœur du printemps, au matin d’une chaude et belle journée. Le petit château de Villers les Maillets se dévoile, lorsqu’on arrive par la petite route du sud, de Champ Bardin. Il est facile de comprendre d’où il fallait se montrer. Ses formes d’une simple majesté, sa façade blanche presqu’austère, son toit d’ardoises, ses hautes fenêtres aux allures de petit Versailles, émergent derrière la crête, serties dans les ailes ouvertes des dépendances en pierres de calcaire brun rouge. On se prend à rêver d’un palais miniature, de vieilles salles de bal aux plafonds à la française, de clavecins et de salons cachés dans cette gentilhommière perdue. Silence, la paix.