13.09.2007

Ce soir, le ciel

Ce soir le ciel est beau. Il s’est dégagé après les orages de la journée, et le vent chasse une écume couleur d’ardoise qui s’accroche au paysage, tandis qu’au-dessus, le ciel pur, lavé, déploie des fastes de bleu dans un crépuscule de printemps finissant. Sur ce velours sombre, le diamant de Vénus étincelle. Combien d’hommes, pauvres chasseurs, mages, chamanes, astrologues et charlatans a-t-elle intrigués, lorsqu’elle resplendit ainsi, la planète voisine ? Quel messager était-ce donc ? Elle reçut un nom, on prédit sa course avant que de savoir ce qu’elle était. Finie la magie. Chacun le sait, c’est une planète de dimensions comparables à la nôtre et où une atmosphère d’acide sulfurique fait régner un enfer. Cela suffit. « Oh ! L’étoile du Berger ! – Ouaaais ! C’est Vénus quoi. »
Les nuages dont je suis la course depuis quelques minutes se mettent à rougeoyer quand le vent les amène à survoler la ville. Ils perdent leur teinte d’ardoise mouillée pour cet orange sombre indéfinissable du halo des grandes villes, et vite s’enfuient vers l’est. Ceux que je vois plus loin, d’une couleur pure, sont donc situés au-dessus du plateau. Le vaste plateau du Multien s’étire, boursouflé de vagues buttes, d’ici vers la Picardie, puis le pays de Dieppe où la craie tombe avec fracas dans la Manche. La pensée vole à la vitesse du vent sur ces immensités de champs, rêve de lumières matinales loin de l’agitation de la métropole, d’une cathédrale, de routes et d’ailleurs. Des ailleurs et des noms qui subsistent péniblement, qui se cramponnent à un clocher, à une vallée, au cours chantant d’une rivière. Marcilly, Etrepilly, la Thérouanne. « Charme discret de l’Île-de-France », montent en épingle les guides touristiques. Charme du pauvre en vérité, petits pays qui ne veulent pas mourir, que je ne veux pas voir mourir, et deviner encore sous le tapis d’acier de « la région parisienne ». Imaginer des horizons qui s’ouvrent vers autre chose que la bruyante ruche, des plaines qui s’enfuient vers le Nord et l’Est. Avec ces nuages.
La cathédrale se dessine avec netteté, sur la toile sombre des nuages. Un éclairage avare en souligne à peine les surfaces. Le ciel a-t-il un jour été pareil, au quinzième siècle ? Mais alors, aucunes lumières ne frappaient, ni cathédrale ni nuages. Quelques feux, carrés dorés de fenêtres éclairées – une silhouette massive et sombre, eût balisé seule au voyageur fourbu la civitas Meldensis. Où je suis, il n’aurait trouvé qu’un bois ou un pré plutôt marécageux. La large hampe de la rivière sous la lune, l’oeil sinistre des hourds coiffant les vieux remparts. Quelques fumées. Le temps a fui, comme les nuages. Un bout de rempart amuse le touriste, le marécage est à sec, le voyageur est heureux de contourner la ville par la déviation pour vite rejoindre, en une demi-heure, Paris. La cathédrale domine toujours la rivière.
Et les étoiles ? Que de fois je l’ai songé. Quelle que soit notre agitation, quoi qu’amène la fuite du temps, le ciel demeure. Les nuages passent et chacun de leurs paysages a déjà existé et existera encore. La même lune, les mêmes cirrus, les mêmes étoiles s’étendaient au-dessus des Erectus chasseurs, des Gaulois moissonneurs, des chevaliers de France ou du carrosse de Bossuet. La vérité est là, sous nos yeux, quand les rideaux des nuées s’écartent. Au balcon de la Terre, nous la contemplons. Nous ne sommes qu’une infime bulle de savon dans cette immensité inaccessible. Nous ne pouvons pas tout détruire, tout souiller. Des nuages continueront leur course et des étoiles aussi.