13.09.2007
Le GPS, ou la géographie en perte de sens
Difficile de trouver un gadget plus à la mode que le GPS. Je parle du GPS de voiture. Le petit boîtier magique, qui d'une voix de robot ménager du siècle dernier vous somme de tourner à gauche, puis à droite. Le petit écran plus ou moins coloré où s'affichent des lignes de console de jeu Atari avec une petite flèche clignotante. C'est tellement à la mode que, rangé dans une boîte à gants, il est volé dans l'heure qui suit. Ah, s'il pouvait alors appeler son maître pour le guider jusqu'à lui. Hélas, ils n'en font rien, ces ingrats. C'est le premier avantage de Jeanjean sur Tomtom en fin de compte.
Mais, le GPS ce n'est pas que ça. Le GPS, c'est l'outil par lequel on peut savoir où aller, sans avoir - jusqu'à l'arrivée - la moindre idée d'où l'on peut bien se trouver. A gauche, à droite, tout droit, tout droit, tout droit. N'y a qu'à écouter, même plus besoin de savoir lire les panneaux. Ni surtout de consulter une carte. Il y a de cela un an ou deux, je me disais que les autoroutes, c'était fort pratique, mais que cela nous arrachait à la possibilité de suivre notre itinéraire. Essayez avec un portable et un ami en transit autoroutier. "Allo, t'es où ? Euh, je sais pas, je suis entre Limoges et Clermont Ferrand." Disposât-il d'un GPS, il ne pourra pas vous en dire davantage, d'ailleurs. L'autoroute tirée au plus court, au besoin en éventrant une colline ou jetant un viaduc diplodocique sur une large vallée, évite les villes, se joue des cols, nous écarte à des kilomètres des routes anciennes, de ces itinéraires trimillénaires et plus, usés, polis, optimisés dirions-nous, et consacrés par les générations d'usagers sans moteur, paysans transitant d'un vallon à l'autre, colporteurs suant sous le fardeau de lingots de bronze ou d'ambre ou de sel gemme, légionnaires crevant de trouille ou moines avides de désert. Ces routes qui longent les vallées, choisissent le col le plus aisé, franchissent les fleuves au meilleur gué, aujourd'hui, on les emprunte en fulminant derrière le 35 tonnes qui vous condamne à un déprimant soixante à l'heure, quand la machine à foncer, à une lieue de là, ouvre ses portes payantes à ceux qui n'ont cure des étapes touristiques. L'autoroute, c'est ainsi la première perte de contact avec le voyage traditionnel balisé d'étapes. On entre, on sort. Entre les deux, on n'a vu qu'un ruban gris ceinturé de grillages à mouton, des aires au nom de lotissement phénix, et quelques fermes perdues.
Etape suivante, le GPS. Vous l'écoutez, et vous tournez le volant. Pas d'itinéraire à établir. Plus de direction à suivre. Un horizon réduit au prochain virage. Lorsque j'habitais en Charente-Maritime, j'ai croisé plusieurs Parisiens convaincus que La Rochelle se trouvait en Bretagne, parce que Tri Yann a chanté une chanson qui commence par "C'est dans la ville de La Rochelle-eu". Et bien : imaginons que l'un d'eux décide de s'y rendre en voiture, guidé par son GPS ? Il lui suffit de pianoter quelques instants et de se laisser guider. A10, A machin, A truc. Le brave homme se trouvera bientôt près du vieux port, et rien ne l'empêchera de continuer à croire qu'au cours de ce long trajet, il a traversé en longueur la fameuse péninsule. Je l'imagine bien demandant par où on rejoint Quimper. Bien joué tomtom. Enfin, il n'y est pour rien tomtom. Mais il n'aura rien fait contre non plus.
C'est fini. Avec le GPS, nous entrons, pardon ! nous pouvons, si nous le voulons, entrer dans l'ère du trajet virtuel. Ôter définitivement toute connexion entre nous-mêmes en train de circuler, et l'endroit où nous circulons. Même plus besoin de chercher l'itinéraire "optimisé" : tout ça se fait en temps réel. ça ne prend plus trois mille ans. Mais nous, nous ne savons plus le faire. Nous pouvons arriver au but en toute certitude et être totalement incapables d'indiquer à un passant égaré la direction approximative d'une grande destination. Nous n'avons même plus besoin de savoir si c'est Nantes ou Bordeaux qui est le plus au nord, pour nous y rendre.
Et bien moi, je trouve cela d'une tristesse épouvantable. Nous allons arpenter comme des fantômes un espace que nous ne verrons même plus, ne découvrirons plus, ne ressentirons plus. N'est-ce pas plus agréable de prendre ses repères, de savoir que par là on va ici, par ici on va là ? Qu'au loin c'est la direction de Tel truc, que telle lumière dans la nuit ce doit être Telle ville ? Le sens de l'orientation participe de l'équilibre et donc, du bonheur.
Et n'en avoir aucun, tout en clamant sa foi dans le GPS si moderne, si utile "qu'on n'a plus besoin de toutes ces conneries", c'est s'exposer au ridicule. Démonstration. C'était dans le TGV Paris-Lyon, un TGV en retard, un de ceux qui cahotent dès les premières lieues, puis traînent une inexplicable misère à travers la Bourgogne. Et certes, le TGV c'est pire que l'autoroute : foin de la voie mythique et des étapes célèbres des bouchons de l'été, les Dijon Beaune Chalon Mâcon, on traverse tout droit l'Yonne et la Nièvre qui ne sont, sauf leur respect, pas les territoires les plus riches en points de repère. Entre Sens et Le Creusot, on n'approche guère qu'une paire de villages aussi minuscules qu'anonymes, et allez donc lire un panneau à deux cent soixante à l'heure. Le train, donc, s'immobilisa entre deux collines, sous le regard placide d'un cheptel charolais quêtant sous la bouchure de chêne une ombre problématique. Assis dos à la marche, un jeune individu au top de la technologie, portable (ordinateur) devant lui, portable (téléphone) en main, et dans l'autre... GPS, cet individu très Point Com donc, beuglait dans l'e-cornet : "On est arrêtés en pleine cambrousse ! Non, j'sais même pas où on est ! Le GPS i passe pas tellement on est paumés !" etc, etc.
Moi, assis face à la marche, je voyais distinctement, se découpant derrière la colline, deux immeubles. Or, des immeubles, le long de cette ligne, il n'y en a guère. Sans aucun GPS, mais juste avec deux yeux et un tout petit peu de sens géographique, ce monsieur eût pu déduire que nous étions à moins de deux kilomètres du Creusot. Je n'ai pas osé le lui dire. Le GPS avait dit qu'on était perdus. Il ne fallait pas le contredire.
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