13.09.2007

Le scooter rouge du dimanche après-midi

Nous sommes dimanche après-midi. C’est un moment redoutable de la semaine. Prévert avait bien décrit ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi.

Notre voisin, lui, ne crève pas d’ennui. Il s’adonne au plus merveilleux des passe-temps dominicaux : il bricole son deux-roues.

Notre voisin possède un deux-roues. Un beau scooter rouge vif. Enfin, un scooter rouge vif qu’il trouve certainement beau, tout comme le casque, assorti, orné de flammes rutilantes, pour montrer qu’il peut rouler très vite, si le vent le permet, dans la grande descente de Villenoy à Meaux. Le rouge vif est la couleur de la force, de la vitesse, d’une certaine aristocratie du bien de consommation motorisé, et aussi, ne l’oublions pas, du ruban de la Légion d’honneur. La petite balise rouge faussement discrète signale, au revers d’un veston gris, quelqu’un d’important à de nombreux mètres à la ronde. Le véhicule rouge et bruyant, lui, proclame le seigneur de la route, à tous les miteux sous-motorisés qui cahotent leur Clio verte, eux aussi, dans la descente de Villenoy, et s’arrêtent au feu rouge.

A tout seigneur, tout honneur, et quel honneur pour le seigneur au scooter rouge vif ? Celui, tout d’abord, de signaler son arrivée, le pot d’échappement en guise de héraut d’armes. Notre voisin n’y manque jamais. Qu’il enfourche son bucéphale sans plomb ou qu’il rentre en majesté, pantocrator du parking de l’immeuble Carène, les alentours l’apprennent d’une série de notes triomphantes sonnées par l’ardente mécanique.  Broêêêt, broêêêt broêêt ! Et encore un petit coup avant de couper définitivement le contact, lentement, posément, dans un geste qu’on devine savouré avec délices : Brrôôôôêêêêt, manants.

C’est fait. Panse mon cheval, Arnoult. Mon casque, Tiberge. Dignement démonté, l’homme gravit les escaliers et pousse la porte vitrée. Fier et soulagé.

A son départ – et l’homme, très occupé, nous gratifie de nombreux départs et arrivées dans la journée – même topo, mêmes éructations vomies par l’odieux cylindre de métal, même envie difficilement réprimée de vider, par-dessus le balcon, un seau d’eau sur l’intempestif cyclomotoriste. Cornegidouille, Monsieuye l’écornifleur à roulettes, nous n’aimons point que l’on nous fasse de tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez ! Hélas, je ne dispose point de pôche, non plus que de machine à décerveler, et donc, gueux que je suis, je subis les fourches caudines pluriquotidiennes infligées par ce nobliau à explosion.

Aujourd’hui, donc, il bricole, amoureusement penché sur les petits cylindres (d’ailleurs, il n’y en a peut-être qu’un), et le parking bruit de douces notes un rien métalliques, qui vont du gling de la clé de 12 lâchée d’un geste auguste de la main ouverte sur le bitume, au glaong des écrous qui tombent, gouttelettes d’acier libérées par l’adroit mouvement de l’outil. De temps en temps, un brêêêonnnn-êêt signale un essai. Puis le concerto pour tige filetée en blang mineur reprend, tandis qu’une Linotte, sur la haie du jardin voisin, pousse la chansonnette. Tout le monde en profite, et se contenterait peut-être de la Linotte. Mais si tout petit prince a des ambassadeurs, tout scooter requiert bricolage : l’aristocrate, cette fois-ci, démontre à la plèbe soumise le prix de ses héroïques chevauchées transmeldoises : de dures heures d’acharnement, de combats épiques, de colletage avec la mécanique rebelle. Alors, seulement, une fois vainqueur du gicleur et des vis platinées, l’on saute en selle, l’on broète-broète, broèèèèt un Te Deum, et l’on part, fièrement casqué, tracer sur la Nationale trois un rayon de pourpre rutilance.

Mais qu’est-ce qu’il me casse les burnes, ce voisin avec son scooter de merde, je vous dis.

Meaux, la grande banlieue

Lorsque j’ai emménagé à Meaux, il y a de cela trois ans – déjà ! – je racontais partout, et je croyais, que ce n’était pas la banlieue parisienne. Il y avait là un centre historique centré sur une cathédrale, des remparts anciens, un site naturel dessiné par la Marne, et le tissu urbain n’était pas en continuité avec Paris. C’est vrai. Autour de Meaux, s’étendent des champs, et quelques bois. D’ailleurs, Meaux avait ses propres banlieues, en l’espèce les quartiers chauds de Beauval et la Pierre Collinet. Meaux, ville à part entière, en Champagne historique.

C’était presque vrai, c’est-à-dire que c’était tout à fait faux.

Telles sont les pensées qui ont rythmé une brève marche au parc dit du Pâtis, s’étendant le long de la Marne au sud de ladite ville-de-banlieue.

Un parc agréable ma foi. Je l’aborde par un petit parking et longe des jardins familiaux. Je préférais « ouvriers ». Cela fleurait bon le Front populaire et un peu moins l’urbanisme politiquement correct. Observant un monsieur de couleur qui soigne une belle haie de roses trémières, je songe à quelque politicard se félicitant de cette mixité socio-ethnique. Pour la mixité sociale, à Meaux, c’est un peu raté, il manque un peu les étages du haut.

Je dépasse les jardins et aborde une vaste prairie piquée d’arbrisseaux ; une vraie, haute, fleurie et un peu sèche, pas un gazon à la Guy Roux, non. Perspectives : saules et peupliers qui bordent les étangs, bois des pentes de la vallée de la Marne. Campagnard. Le doug-doug d’une péniche, et le bateau se dessine, trahissant la rivière jusque-là dissimulée par les rideaux d’arbres. Quelques oiseaux accrochent mon oreille d’ornithologue : Tourterelle des bois, Loriot. Sur l’un des bassins, artistement dessiné en zigzag, un rocher accueille une Sterne pierregarin. J’observe la silhouette élancée, le fin capuchon noir, le bec de corail. L’oiseau pose. Une photo soigneusement cadrée donnerait à la scène un air de printemps arctique. Je profite de l’instant. Le chemin se poursuit, le long d’un champ pas encore déchaumé qui accueille quelques dizaines de Fringilles. Il est bordé de haies, denses, parfois épineuses, et encore de fleurs, et de buissons. De bons contribuables y voient un parc que les moyens manquent pour entretenir, qui ne sera fini que lorsque tout cela, qui fait bien sale, sera ôté, remplacé par d’immenses pelouses, et des tables de ciment. Pas un n’imaginerait que la démarche de ne rien tondre pût être volontaire. Le Français a encore à apprendre ès nature.

Je marche. J’ai dix kilos à perdre. Je marche vite et je pense. Je suis, donc, enfin, je suis surtout en nage, sous le petit sac à dos qui contient jumelles et salvatrice bouteille d’eau. Un gamin aussi potelé que moi trottine, trébuche, sous les encouragements de son directeur sportif de père : « Allez, tu vas les perdre tes kilos en trop ! » Moi, j’avance, j’entends des oiseaux et je n’ai plus envie de les noter. Juste profiter, tant pis pour la donnée, avec un rien de culpabilité tout de même. Mais ils me rappellent trop le travail pour faire rêver. Ces pouillots sentent le Conseil Général Quatre Vingt Treize. Ces pigeons n’évoquent que l’Agence régionale des Espaces Verts. Ce Loriot pue le rapport à dix bornes. A telle enseigne que je médis intérieurement de sa virtuosité de chanteur. Alors, il me lance une longe phrase superbement sifflée et je me sens un peu bête.

Je pense. Je pense que la même demi-heure de marche, depuis le bercail lyonnais, m’aurait amené place Bellecour. Je n’aurais alors qu’à vivre ma ville autour de moi. Il n’y a rien à vivre ici. Faisant demi-tour dans le parc à la bucolicité limitée, je remonte lentement vers les quartiers habités de Meaux en m’imaginant sur les quais du Rhône. C’est désagréable de se sentir plus chez soi dans une rue sise à 500 kilomètres de là que dans sa propre maison, qui est dans ce nulle-part. Malgré de louables efforts dont ce parc même est un exemple, Meaux ne sera plus jamais une ville, rien qu’une banlieue. Dans ce fameux centre, il n’y a rien. Deux librairies minuscules, quelques boutiques de fringues, et les inévitables grecs-chinois. Même les pâtisseries sont rares... La cathédrale est grise et vide. Deux rues commerçantes, et c’est tout. C’est à peine mieux que les vraies banlieues, où le centre ne se trahit que par des bâtiments un peu plus vieillots, et un ou deux cafés au coin des rues saturées d’agences bancaires et immobilières. Rien à faire, rien à vivre. Et Paris est à quarante kilomètres, quarante minutes de train de banlieue dont le rythme est d’un toutes les... quarante minutes. Onze euros quarante l’aller-retour...

Alors on vit en quarantaine et ce n’est pas drôle.

« Qu’est-ce que tu imagines trouver à Lyon qu’il n’y ait pas à Meaux ? » a osé me lâcher un collègue peu en verve. Oh, rien... si ce n’est... tout.

Me revoici à hauteur de la porte du parc. Des quinquas ordinaires en short soignent leur jardinet. Un vaste parking se déploie au pied de cubes glauques, une « Maison de quartier » à l’enseigne très pompidolienne suinte sa décrépitude. Je poursuis par une rue de vieux pavillons banals. On rase et l’on construit de beaux immeubles pour de bons contribuables de classe moyenne que l’on espère attirer dans ce piège.

J'ai quitté un petit bout de nature assez correctement refaite, un erstaz de rural, et la banlieue me reprend. Une rue pavillonnaire peut avoir un charme de banalité lorsqu’elle se trouve en Charente ou dans l’Allier. Ici, elle n’est nulle part et sa laideur me saute au visage. Un jardin en friche, les bureaux scellés d’une petite entreprise fermée... La cité administrative. Oh, il y a tout, comme dans une ville de jeu d’enfant, tout est sagement assemblé comme un Lego. Rien ne manque sauf l’âme... Ici l’on dort.

Histoires de parking, le quotidien de la place 302

Vous n’imaginez pas tout ce que six troènes peuvent faire pour vous. C’est la télévision qui vient de le dire. Admettons, moi j’utilise du radis noir et de la tisane de thym. Avec le thym et le radis noir, je suis bien, super-moi toute la journée, comme au premier jour. (tarim tzimboum).

Grâce à cette merveilleuse invention, ce soir l’article sera plus léger que la poésie de comptoir qui précède. Il s’agit de l’histoire du parking souterrain d’en bas.

Chacun sait à quel point le détenteur d’une place de parking peut se montrer territorial. On tue pour planter dans la case convoitée les fameux six troènes susévoqués. Dès notre installation dans l’immeuble, il fallut donc conquérir. Il faut dire que notre place n’est pas n’importe laquelle, c’est la plus facile d’accès d’un espace où les piliers excessivement serrés condamnent l’essentiel des utilisateurs à un Garmisch-Partenkirschen biquotidien. Un grand nombre de stries à hauteur de pare-chocs en témoigne.

Aussi n’étions-nous pas installés depuis une semaine, qu’un écornifleur prit l’habitude de bondir sur notre bien en notre absence, puis de tenter de nous en déloger d’un mot furieux : « Vous n’avez rien à faire ici. Pour votre place, contactez le Syndic ». 

Un brin chafouiné et vacillant dans mes certitudes, je me rendis au temple de l’ordre interrésidentiel susmentionné, lequel me confirma pleinement dans mes droits, titres & usages, & doncques fulminai contre le prévaricateur une bulle, recoiffant les i de leur point, & le sommant d’avoir à rentrer son char en son hostel, estables & escuries, faute de quoi, etc. « Dieu et mon droit ! » Le gueux ne surenchérit point, et nous n’en vînmes point à l’ordalie, qui m’eût immanquablement vu pourfendre le vilain comme geline estoit en broche.

Est-ce fini ? Non point. Défini notre pré carré, nous en usons en maîtres, et je manoeuvre avec virtuosité notre puissant véhicule (Clio 1,6 L, 5 portes ; genre 70 CV pour tracter une tonne de tôle et de plastique, 50 km/h dans les côtes à 2,5 %). Sauf que... sauf que cela suppose que la place d’à côté soit libre. Sinon, il faut se taper une rentrée en marche arrière, qui dans le contexte est, malgré l’assistante de direction, aussi facile, pour peu que votre voisin soit mal garé, que de parquer un char Leclerc à Carrefour un samedi matin en faisant patiner les chenilles, un coup à droite un coup à gauche, cliqueti cliqueta.

Or, la place est officiellement libre, ce qui signifie qu’elle est irrégulièrement occupée.

Un couple de septuagénaires, lui bedaine importante au volant d’une interminable berline grise, elle allure de Bernadette Chirac un soir de propagande aux pièces jaunes, s’en empare avec une sporadicité mal définie. Il se gare mal. Il ne voit rien. Il m’a contraint à érafler mon rétro, le jour où, lui rentrant moi sortant, il décida autoritairement de prendre place avant que je fusse sorti de la mienne. Cela nous eût tous deux facilité la tâche. Mais si j’attendais, c’est mon aile qui prenait : trompé par le vert sombre camouflé de ma charrette, invisible à ses yeux dans la pénombre du parking, il avançait avec l’autorité aveugle de l’éléphant somnambule. Broum-broum.

Un autre soir, nous trouvâmes la place remplie d’outils éparpillés, car deux jeunes gens cherchaient manifestement à dépanner la voiture d’une demoiselle ; et la réparation devait s’avérer plus compliquée que prévu. Vu leur entrain, il y a gros à parier qu’une demi-heure plus tard, la pauvre fille avait sous les yeux son véhicule entièrement réduit à l’état de puzzle de sept mille cinq cents pièces. L’engrenage de la mécanique. On sait comment ça commence, à tous les coups c’est l’delco, les vis platinées c’est un coup des vis platinées, passe-moi la clé de 12, et quand on s’aperçoit que sur les bagnoles modernes toutes ces choses-là ont disparu et qu’aucune prise ne s’offre à la clé de 12, on est ben dans l’beset. C’est là qu’il faut savoir ne pas s’entêter et composer un numéro de téléphone d’assistance après avoir fait le tour des publivores pour se le rappeler. Zéro huit cent machin truc bazar, Untel assistance bonjouuurrr ? Je vais vous dire : j’avais même la trouille qu’il ne leur vienne idée de vampiriser ma propre voiture pour réparer la leur. Voilà à quel climat d’obsession sécuritaire paranoïaque nous mène la propagande de l’Etat policier répressif : j’avais envie de leur taper dessus et c’est mal.

Mais passons... Depuis, chaque jour amène son lot de surprises. Matin, midi, soir, la place voisine de la nôtre peut s’orner d’un véhicule aléatoire, dans une logique qui définitivement m’échappe. Un jour la berline des vieux ; le lendemain un monospace immatriculé dans le Haut-Rhin ; une camionnette Iveco ; un 4x4. C’est un ballet. Et tous les jours ça grossit. A chaque retour, donc, le jeu consiste à deviner quel mastodonte gît désormais sur la place trois cent trois. Un trente-cinq tonnes slovène ? Un étalage ambulant de crémier du marché de Meaux ? Un Panzer VIb Königstiger ? Une remorque chargée de boeufs charolais ? Un planeur ? Le Charles de Gaulle ? Un raton laveur ?

Après tout, je m’en fous. Tant qu’on m’pique pas ma place !