13.09.2007

Humide, jusqu'aux yeux et jusqu'aux coeur

C'était un petit tour du côté du célèbre lac du Der. Pour changer quelques heures des Grues, des harles et des garrots, il y avait, nous avait-on dit, de belles églises à visiter, dans les petits villages alentour et nous y sommes allés. C'était l'automne. 

 

De retour d’un coin de Champagne humide la bien nommée, quelques impressions sur un triste spectacle. Ou plutôt un triste décor. Si c’était un spectacle, on en parlerait.

Toile de fond : Bocage champenois. Paysage plat vaguement bosselé, répartition régulière de champs cultivés, prairies pâturées, et bois. Le sol est argileux et les pluies d’automne ont tôt fait de créer des bourbiers. En 1974, on en a profité pour y créer le lac artificiel du Der, tout à la fois château d’eau et écrêteur des crues de la Marne, et désormais base de loisirs nautiques l’été, résidence de 10 à 40 000 Grues cendrées l’hiver. D’où la présence continue de touristes pour la joie des communes riveraines.

Dans « l’arrière-pays », on visite les villages et églises à pans de bois (pisé+colombages). Et on plonge dans le sinistre.

Arrembécourt, Chassericourt, Joncreuil. De cent à moins de quarante habitants. Une ferme : l’Agriculteur, il doit posséder à peu près tout la commune. Une maison récente par village. Les maisons sont éparpillées au lieu de s’agglomérer, pas un seul commerce, une grosse bâtisse grisâtre, parfois, comme mairie. Au monument aux morts, entre quatre et huit noms : ce n’est pas d’hier que le patelin est minuscule. Trois morts portent le même nom, la famille n’a pas dû s’en remettre. On cherche l’église puisqu’elle est classée et tout et tout. Parfois, l’extérieur est plaisant. Pisé refait à neuf, chœur gothique en pierre. D’autres fois, on découvre une baie flamboyante aveuglée de ciment ou de briques. Des fissures, comme si l’édifice se boursouflait, prêt à éclater. Le pisé s’émiette sous les gouttières et l’ensemble est bancal comme un modèle trop vite construit.

A Joncreuil, une photocopie de journal, non datée, parle d’une messe de Noël célébrée ici pour la première fois depuis cinquante-deux ans. Ailleurs, c’est en consultant le calendrier des messes qu’on découvre que l’office est célébré ici une fois par trimestre.

Si la porte n’est pas fermée, on entre. L’humidité tapisse de verdâtre les murs blanchis à la chaux, les bancs sont couverts de poussière et une tige de lierre pointe dans la nef. Quelques fleurs artificielles sont protégées par un sac. Parfois, il n’y a pas d’éclairage électrique. Le minuscule harmonium agonise dans un coin. Tout est vide et gris. Le vitrail du XVIe, qu’on nous fait admirer dans un coin, combien a-t-il vu défiler de lourds paysans en sabots, agenouillés, superstitieux et soumis, sur les dalles usées ? A présent, les mois passent sans qu’une personne n’y prie.

On ressort et retraverse le cimetière toujours pressé autour de l’église. Ici, une tombe de Poilu. Là, celles de trois aviateurs australiens, pilote, mitrailleur et navigateur, venus d’au-delà des mers pour s’éparpiller avec leur Boston dans la boue de Champagne. Ailleurs, celle d’un quelconque Camille Valton, rappelé à Dieu en 1892 dans sa quatre-vingtième année. Bien entendu, les rues, ou plutôt la départementale qui traverse le village, est déserte et il fait gris. La moitié des maisons sont fermées, l’autre, à l’abandon. Le pisé s’émiette entre les colombages, le bâtiment ploie.

La ville ? Vitry, 15 000 habitants, trente kilomètres. Saint-Dizier, 50 000 habitants, quarante kilomètres. Troyes, 80 000 habitants, quatre-vingts kilomètres. D’ici quinze ans, l’église sera tombée, parce qu’il n’y aura même plus personne pour s’apercevoir de son délabrement. Si le fils reprend l’exploitation, il restera la ferme et le village devenu hameau, annexé au village voisin en attendant que celui-ci subisse le même sort, gardera au moins son nom encore quelques années. Le tracteur empilera les balles de foin dans les maisons éventrées, la boue achèvera d’engloutir les tombes, et à l’INSEE, cela fera une tache blanche de plus sur une carte. Grâce au lac du Der voisin, quelques touristes traverseront le canton à 110, seuls témoins de l’événement. Quelques étudiants en géographie entendront parler de désertification et de fragilisation du tissu rural, et on leur jettera à la figure une liste des régions concernées avec la Champagne dedans. Ils l’écriront dans une copie, puis oublieront.

A la une du vingt heures, on préfèrera la voiture brûlée de Bobigny à la fusion entre le défunt Chassericourt et le moribond Hampigny. Aucun ministre ne s’en scandalisera, aucunes élections ne seront perdues ou gagnées pour ça. Il faudrait, pour que ça change, que trop de gens prennent ces routes et se demandent pourquoi ces jolis panneaux « Eglise à pans de bois » ne les mènent qu’à des villages fantômes.

Mais franchement, dire « Les campagnes se vident », ça mène à quoi ? « c’est pas d’hier », « on s’en fout des bouseux », « normal, faut être con pour y habiter », « t’es pour Saint-Josse ? CPNT ? »

Et voilà.