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29.11.2007
Rudolf Höss, le commandant d'Auschwitz parle
Lecture : Rudolf Höss
« Le commandant d’Auschwitz parle »
Le nazisme et particulièrement la Shoah sont pour moi des sujets de profonde interrogation. Cette embardée collective hallucinante et hallucinée d’un pays industrialisé « moderne » vers les abîmes de la monstruosité semble au-delà de toute compréhension.
Et pourtant, au-delà de tous les poncifs je cherche à comprendre. Pas question d’aligner les banalités du genre « des fous », « des monstres », « des fanatiques ». Oh que non. Ce serait si simple. L’histoire de la Shoah, c’est, dit Hannah Arendt, celle de « l’impensable banalité du mal ».
Rudolf Höss est un de ces êtres banals sans qui Adolf Hitler serait resté un inoffensif agitateur de tavernes. Comme Eichmann, c’est un de ces centaines de milliers d’exécutants zélés de la Solution finale, petit fonctionnaire scrupuleux et fier du travail bien fait. Son travail : patron d’une usine nommée Auschwitz dont la matière première est du prisonnier en vie et le produit fini de la cendre humaine. Lui n’était pas à l’abri des papiers et des dossiers. Lui faisait physiquement face aux victimes jusque pendant la mise à mort. Lui n’avait pas l’excuse ou la chance de pouvoir se voiler la face sur le vrai sens d’un terme administratif ou d’un horaire de chemin de fer.
Il y a agi aussi froidement et consciencieusement que les autres.
Et sur lui, nous possédons de nombreux documents. Höss, dans sa prison, a été interrogé par des psychiatres ; il a aussi rédigé une confession, bien entendu, à décharge. On peut lire à son sujet « La mort est mon métier », autobiographie fictive basée à la fois sur cette confession et sur les notes des interrogatoires. Et cette confession dont le titre est repris dans celui de cette note. C’est d’elle que je veux parler aujourd’hui. Car Höss est un cas d’école : c’est un parfait imbécile. Un individu au cerveau grossier dont la défense est d’une naïveté « touchante ». En négatif, on retrouve ainsi les rouages du mécanisme mental par lequel cet homme est devenu le plus grand assassin de tous les temps, sans sourciller.
« Les ordres sont les ordres »
Elevé dès son enfance dans les principes de la stricte soumission à l’Autorité, de l’obéissance ponctuelle aux ordres, et du respect de l’uniforme, Höss semble n’avoir jamais élargi un horizon qui lui convenait très bien. Homme simple, il s’est satisfait d’interprétations simples que d’autres lui proposaient, passant de l’armée et des débuts du nazisme au rêve « vintage » d’un groupuscule agrarien, avant de revenir avec empressement dans le giron paramilitaire du Parti, et de la SS.
Tout au long de sa confession, se répète un leitmotiv obsédant : les ordres d’Himmler. Nul doute, jamais, que ceux-ci transcrivissent la volonté du Führer. Nul doute qu’ils ne fussent justes. La simple position de supérieur projetait Himmler, pour Höss, dans la sphère des êtres envers lesquels l’obéissance absolue était la seule attitude possible, et le moindre doute, la pire des trahisons. Himmler ordonne, Himmler exige la dureté, fustige toute forme de pitié comme faiblesse. En Höss, le soldat d’Himmler obéit, jusqu’à faire taire toute humanité. En Höss, le fonctionnaire du Reich accomplit la tâche qui lui est prescrite. Puisqu’elle est ordonnée, elle est juste ; puisqu’elle est juste, elle doit être accomplie au mieux.
" Un technicien efficace »
Et comme elle est titanesque, Höss se retranche derrière un premier blindage psychologique : il se concentre sur le côté purement technique. Il voit dans les obstacles des défis stimulants. Les pages de son témoignage sont stupéfiantes : on croit lire un directeur relatant ses efforts pour construire et développer son service, gérer ses ressources humaines, faire face à la pression du président, aux subordonnés incapables, un entrepreneur fier de son bilan : des projets finalisés, une organisation qui fonctionne et s’agrandit sans cesse, ou au contraire, navré du désordre et de la gabegie d’un service.
Le résultat de cette belle activité, la mort de masse, est à peine mentionné. « L’entreprise » prospérait, les ordres étaient exécutés, tout était donc bien. Il n’est même pas utile de rappeler ce que cela signifiait : des millions de morts et des milliers d’esclaves au travail. Cela tombe sous le sens.
« Les victimes sont méprisables »
Et face à ses victimes ? que faisait donc ce zélé chef de service ?
Ces pages-là provoquent une franche répulsion.
Höss passe en revue toutes les catégories de victimes et face à toutes, applique le même principe que décrit Primo Levi : après avoir réduit ces hommes, criminels, homosexuels, Tsiganes, prisonniers de guerre, Juifs, politiques, en-deçà des conditions les plus élémentaires nécessaires à la survie, Höss feint de s’offusquer de leurs comportements terribles dans leur lutte sans espoir et, « prenant l’effet pour la cause, les juge dignes de leur abjection » (P.L.) Ainsi les Russes que l’on laisse mourir de faim sont-ils épinglés pour leur voracité, faits de cannibalisme à l’appui. Les « Droit commun » que l’on encourage à prendre le pouvoir sur les autres détenus, pour leur sauvagerie et leur brutalité. Et naturellement, chez les plus mal lotis d’entre tous, les Juifs, Höss prétend voir dans les luttes pour les « bonnes places », le chacun pour soi, le vol... « les défauts typiques de la race ».
Sans doute les pages les plus infâmes sont-elles celles où Höss feint de se scandaliser de ce que les Sonderkommando, Juifs préposés au fonctionnement des crématoires, se soient pliés « sans rechigner » à cette tâche ignoble. Il illustre à merveille cette capacité du nazisme à souiller et entraîner avec lui dans l’abîme jusqu’à ses victimes. Höss oublie, pour commencer, que ce sont les S.K. qui, dans plusieurs camps, se sont révoltés. Il ne précise pas davantage que tout S.K. surpris à avertir les arrivants du sort qui les attendait, était jeté vivant dans le four crématoire. Enfin, qui donc est l’instigateur de cette sinistre mascarade, qui donc a désigné des prisonniers parmi les Juifs pour aider à tuer les Juifs, sous peine de mise à mort cruelle ?
Dans ces chapitres, le mécanisme par lequel Höss se protégeait est donc évident : il se complaisait à voir dans le comportement hagard d’êtres traqués de ses prisonniers, la confirmation de toutes les abominations véhiculées à leur sujet par la propagande haineuse du IIIe Reich.
Ainsi, auprès d’esprits comme Höss, le système s’auto-justifiait auprès des exécutants dont il avait un si ardent besoin. Terrible et implacable mécanique.
« Le courage de massacrer »
Dernière étape, dernière protection, dernière subversion : le renversement des valeurs. Höss obéit totalement au schéma des « Hommes ordinaires » décrits par Christopher Browning dans l’ouvrage éponyme : tout au long de son texte, il rabâche à l’envi qu’il n’était pas insensible à ce qu’il voyait, mais qu’il avait le devoir de se montrer insensible, afin de donner l’exemple à ses hommes. D’être un parfait SS sans états d’âme, exécutant sans sourciller l’ordre le plus terrible du Reichsführer. Tout au plus affirme-t-il que l’usage de chambres à gaz fut « un soulagement » car la mise à mort était moins sanglante que les boucheries à la mitrailleuse des Einsatzgruppen.
Placé face à l’horreur de ses actes, il a agi en tueur déshumanisé de peur de paraître lâche, pour complaire à une organisation qui l’y contraignait : c’est-à-dire qu’il a été, en réalité, lâche. Mais pas comme il l’entendait. Höss se voyait ferme et courageux – dans une morale monstrueusement renversée.
La fermeté, l’ardeur au travail, le devoir, trois valeurs assez universellement reconnues dont Höss a su faire preuve. Voilà ce qu’elles deviennent « livrées à elles-mêmes » quand le système qui les encadre défaille – ou bascule.
Höss, cet homme grossier, borné, était l’homme idéal pour le système qui l’employait. Par-dessus son propre système simpliste, il avait suffi de marteler quelques principes relatifs au salut et aux ennemis de l’Allemagne pour en faire un être prêt à tout.
Ce texte ne prétend pas être un travail d’historien. Ce n’est que ce que moi, lecteur lambda des « mémoires » de cet épouvantable individu, je tâche de comprendre, de visualiser en lui, et qui me semble offrir un semblant d’explication à l’inexplicable.
23:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, seconde guerre mondiale, shoah, auschwitz
17.11.2007
Ajout de ma galerie
Cette note-ci sera très brève. Elle ne sert qu'à signaler aux éventuels lecteurs que ce blog contient désormais, là, dans la colonne de gauche, un lien vers ma galerie d'aquarelles et d'huiles. Elle est hébergée sur un autre site car je ne parviens pas, pour des raisons techniques que j'ignore, à la remettre en ligne ici.
Vous y verrez donc ma production picturale avec quelques huiles en premier, puis les aquarelles, grosso modo par ordre chronologique de réalisation. N'hésitez donc pas à aller consulter de temps en temps la toute dernière page car je ne pousserai pas le zèle jusqu'à vous prévenir chaque fois qu'il y aura du nouveau. Les huiles sont très grossières car je ne maîtrise pas grand-chose de cette technique, et je n'ai pas vraiment l'envie d'apprendre toutes les subtilités. J'y fais ce qui me plaît, puis, advienne que pourra.
L'aquarelle, c'est autre chose. Cette technique rapide convient assez bien à mon tempérament impatient, bien que ses difficultés propres soient moins adaptées à ma maladresse. Pour faire simple auprès des non-initiés, disons simplement que l'aquarelle n'a aucun pouvoir couvrant. Aussi, une couleur foncée inconsidérément appliquée au mauvais endroit, ou de la mauvaise nuance, et c'est la catastrophe car il sera quasiment impossible de la masquer.
On applique donc les couleurs claires en premier et les sombres en dernier. Si bien que c'est lorsque le dessin est pratiquement fini qu'on a le plus de risques de commettre l'erreur fatale. C'est bien triste. Il y a ensuite une foule de petites règles plus générales qu'il vaut mieux respecter pour bâtir une image qui se tienne. Par exemple, on place au premier plan les détails fins et les couleurs chaudes, et inversement, les éléments juste ébauchés, en couleurs froides, prendront place en fond de scène. Sinon, adieu l'effet de profondeur. Il y a aussi la perspective, les détourages, les modelés, dont il ne faut pas abuser sous peine de tartiner et de "gouacher" à l'excès sa feuille. ça en fait des choses et vous pourrez vous amuser à chercher les sept erreurs (si tant est qu'il n'y en ait que sept) dans toutes ces images, si vous avez du temps à perdre. Car il y en a toujours des tas, c'est le souci de travailler vite.
N'hésitez pas à revenir ensuite sur cette note pour poser des commentaires.
22:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : aquarelle, dessin, peinture, art, technique
04.11.2007
De la musique non numérique
Il y a quelques semaines, dans une brocante, j'ai raflé une volée de 33 tours de musique classique, un demi euro pièce. En sélectionnant un minimum les interprétations. A force de fréquenter les guides, je commence à savoir qu'on a plus de chances d'être ému par une oeuvre lorsqu'elle est exécutée par des chefs ou des solistes comme Fricsay, Barbirolli, Toscanini, Ostraikh, Horowitz et consorts. Les disques, les vrais, ceux qu'on extrait avec précaution de la vaste pochette de calque avant de les essuyer religieusement à l'aide d'un vieux collant, sont l'occasion de retrouver ces grands des années cinquante à soixante-dix, voire plus anciens.
Me voici donc en possession du Concerto pour violon de Tchaikowsky dans une pochette aux couleurs ternes, ornée d'une vaste photographie. Emil Gilels au piano, Fritz Reiner à la baguette pour l'Orchestre symphonique de Chicago, pas moins. Enregistré à New York en 1955, à l'occasion du premier bon de sortie accordé, en pleine Guerre froide, à celui qui était le Premier pianiste d'URSS.
C'est Reiner qui m'a fait acheter le disque. Après quelques recherches, j'ai appris qui était Gilels. J'ai appris aussi que j'avais entre les mains ce qu'on appelle une "gravure légendaire". Qui n'a même pas été reprise en CD, peut-être parce qu'il en existe tant, des interprétations de ce célébrissime Concerto. Peut-être à cause des limites techniques de l'enregistrement - cela dit, je l'avais acheté en CD dans une version tout aussi ancienne, par Toscanini.
L'enregistrement date donc de 1955.
Le disque lui-même, de 1969.
Mon électrophone, un superbe modèle "mallette", mono et capable de lire des 78 tours sur 110 volts s'il vous plaît, d'une date probablement située entre les deux précédentes.
Le rendu général était donc très fifties. Un authentique concert du temps de la Guerre froide, des images noir et blanc des grands du monde parlant bombe atomique, de l'orchestre de la radio du peuple de RDA et tout et tout, dans notre séjour très XXIe, où l'on se connecte au wifi.
Il m'a fallu régler au petit bonheur le bouton des graves et des aigus, après avoir placé à la main le bras doté du fameux diamant sur le disque noir poussiéreux.
Entre le premier et le second mouvement, ramener le bras sur sa fourche, retourner le disque, et manier de nouveau le bras pour lancer la rotation, puis le déposer délicatement pour la lecture.
Et pour quoi ?
Pour une heure de béatitude musicale.
Bien sûr, le piano sonnait un peu rauque, un craquement venait parfois se rajouter à l'élan d'un tutti de l'orchestre. Bien sûr, tout le processus était aussi prodigieusement analogique et monophonique, que peut être irréprochablement numérique un morceau téléchargé à beaucoup de mégabits seconde en direction de Windows Vista ou d'un Ipod Nano. Le poids des ans se faisait sentir.
Mais je n'y peux rien si le numérique a boudé la bande magnétique remplie en 1955 par Gilels et Reiner. Alors, tant pis pour la technique. Sous le bras à la course ondulante au gré du disque voilé, venus intacts d'un demi-siècle en arrière, il y avait ce qu'il n'y a pas dans un mp3 ou un point ogg : le sourire de Gilels, la volte de la baguette de Reiner. Il y avait l'explosion rageuse du premier mouvement, la poésie délicate du second, l'énergie virtuose du troisième. Alors, le rite était plus beau, mieux accompli en s'affairant devant l'électrophone gris, qu'en téléchargeant un morceau dans une version récente, pour ensuite exécuter le lecteur windows media en arrière-plan. Je suis resté devant le couvercle-haut-parleur tout au long de la lecture des deux faces du disque. J'ai écouté le Concerto pour piano de Tchaikowsky interprété par Emil Gilels et l'orchestre symphonique de Chicago sous la direction de Fritz Reiner.
Alors, on me murmure dans l'oreillette que si, en fin de compte, il existe maintenant un CD qui contient cet enregistrement. Il ne coûte pas très cher; vingt fois ce que m'a coûté le trente-trois tours, d'accord, mais pas cher quand même. Le symbole en prend un coup, le saut temporel se restreint un peu, mais il faut tout de même patienter dix jours pour se le faire livrer par un site internet très connu. On a le temps de le désirer. Ce qui serait bien, ce serait aussi, ensuite, de prendre le temps de savourer. De ne pas mettre juste le logiciel de lecture à l'arrière-plan et Reiner et Gilels en fond sonore. Si cette musique peut encore résonner à nos tympans cinquante ans après, ce n'est pas pour rien. Après leur labeur d'enregistrement, les deux géants se dirent, paraît-il, que comme ça, tout était parfait. Bien, si c'est parfait, que cela sonne d'un vieil électrophone qu'il faut manier avec autant de solennité qu'un vieux reliquaire ou des enceintes Creative de son PC tout neuf au terme de quelques clics, il faut en profiter.
22:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique classique, tchaikowsky, concerto, piano


