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04.11.2007
De la musique non numérique
Il y a quelques semaines, dans une brocante, j'ai raflé une volée de 33 tours de musique classique, un demi euro pièce. En sélectionnant un minimum les interprétations. A force de fréquenter les guides, je commence à savoir qu'on a plus de chances d'être ému par une oeuvre lorsqu'elle est exécutée par des chefs ou des solistes comme Fricsay, Barbirolli, Toscanini, Ostraikh, Horowitz et consorts. Les disques, les vrais, ceux qu'on extrait avec précaution de la vaste pochette de calque avant de les essuyer religieusement à l'aide d'un vieux collant, sont l'occasion de retrouver ces grands des années cinquante à soixante-dix, voire plus anciens.
Me voici donc en possession du Concerto pour violon de Tchaikowsky dans une pochette aux couleurs ternes, ornée d'une vaste photographie. Emil Gilels au piano, Fritz Reiner à la baguette pour l'Orchestre symphonique de Chicago, pas moins. Enregistré à New York en 1955, à l'occasion du premier bon de sortie accordé, en pleine Guerre froide, à celui qui était le Premier pianiste d'URSS.
C'est Reiner qui m'a fait acheter le disque. Après quelques recherches, j'ai appris qui était Gilels. J'ai appris aussi que j'avais entre les mains ce qu'on appelle une "gravure légendaire". Qui n'a même pas été reprise en CD, peut-être parce qu'il en existe tant, des interprétations de ce célébrissime Concerto. Peut-être à cause des limites techniques de l'enregistrement - cela dit, je l'avais acheté en CD dans une version tout aussi ancienne, par Toscanini.
L'enregistrement date donc de 1955.
Le disque lui-même, de 1969.
Mon électrophone, un superbe modèle "mallette", mono et capable de lire des 78 tours sur 110 volts s'il vous plaît, d'une date probablement située entre les deux précédentes.
Le rendu général était donc très fifties. Un authentique concert du temps de la Guerre froide, des images noir et blanc des grands du monde parlant bombe atomique, de l'orchestre de la radio du peuple de RDA et tout et tout, dans notre séjour très XXIe, où l'on se connecte au wifi.
Il m'a fallu régler au petit bonheur le bouton des graves et des aigus, après avoir placé à la main le bras doté du fameux diamant sur le disque noir poussiéreux.
Entre le premier et le second mouvement, ramener le bras sur sa fourche, retourner le disque, et manier de nouveau le bras pour lancer la rotation, puis le déposer délicatement pour la lecture.
Et pour quoi ?
Pour une heure de béatitude musicale.
Bien sûr, le piano sonnait un peu rauque, un craquement venait parfois se rajouter à l'élan d'un tutti de l'orchestre. Bien sûr, tout le processus était aussi prodigieusement analogique et monophonique, que peut être irréprochablement numérique un morceau téléchargé à beaucoup de mégabits seconde en direction de Windows Vista ou d'un Ipod Nano. Le poids des ans se faisait sentir.
Mais je n'y peux rien si le numérique a boudé la bande magnétique remplie en 1955 par Gilels et Reiner. Alors, tant pis pour la technique. Sous le bras à la course ondulante au gré du disque voilé, venus intacts d'un demi-siècle en arrière, il y avait ce qu'il n'y a pas dans un mp3 ou un point ogg : le sourire de Gilels, la volte de la baguette de Reiner. Il y avait l'explosion rageuse du premier mouvement, la poésie délicate du second, l'énergie virtuose du troisième. Alors, le rite était plus beau, mieux accompli en s'affairant devant l'électrophone gris, qu'en téléchargeant un morceau dans une version récente, pour ensuite exécuter le lecteur windows media en arrière-plan. Je suis resté devant le couvercle-haut-parleur tout au long de la lecture des deux faces du disque. J'ai écouté le Concerto pour piano de Tchaikowsky interprété par Emil Gilels et l'orchestre symphonique de Chicago sous la direction de Fritz Reiner.
Alors, on me murmure dans l'oreillette que si, en fin de compte, il existe maintenant un CD qui contient cet enregistrement. Il ne coûte pas très cher; vingt fois ce que m'a coûté le trente-trois tours, d'accord, mais pas cher quand même. Le symbole en prend un coup, le saut temporel se restreint un peu, mais il faut tout de même patienter dix jours pour se le faire livrer par un site internet très connu. On a le temps de le désirer. Ce qui serait bien, ce serait aussi, ensuite, de prendre le temps de savourer. De ne pas mettre juste le logiciel de lecture à l'arrière-plan et Reiner et Gilels en fond sonore. Si cette musique peut encore résonner à nos tympans cinquante ans après, ce n'est pas pour rien. Après leur labeur d'enregistrement, les deux géants se dirent, paraît-il, que comme ça, tout était parfait. Bien, si c'est parfait, que cela sonne d'un vieil électrophone qu'il faut manier avec autant de solennité qu'un vieux reliquaire ou des enceintes Creative de son PC tout neuf au terme de quelques clics, il faut en profiter.
22:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : musique classique, tchaikowsky, concerto, piano



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