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13.09.2007

Le scooter rouge du dimanche après-midi

Nous sommes dimanche après-midi. C’est un moment redoutable de la semaine. Prévert avait bien décrit ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi.

Notre voisin, lui, ne crève pas d’ennui. Il s’adonne au plus merveilleux des passe-temps dominicaux : il bricole son deux-roues.

Notre voisin possède un deux-roues. Un beau scooter rouge vif. Enfin, un scooter rouge vif qu’il trouve certainement beau, tout comme le casque, assorti, orné de flammes rutilantes, pour montrer qu’il peut rouler très vite, si le vent le permet, dans la grande descente de Villenoy à Meaux. Le rouge vif est la couleur de la force, de la vitesse, d’une certaine aristocratie du bien de consommation motorisé, et aussi, ne l’oublions pas, du ruban de la Légion d’honneur. La petite balise rouge faussement discrète signale, au revers d’un veston gris, quelqu’un d’important à de nombreux mètres à la ronde. Le véhicule rouge et bruyant, lui, proclame le seigneur de la route, à tous les miteux sous-motorisés qui cahotent leur Clio verte, eux aussi, dans la descente de Villenoy, et s’arrêtent au feu rouge.

A tout seigneur, tout honneur, et quel honneur pour le seigneur au scooter rouge vif ? Celui, tout d’abord, de signaler son arrivée, le pot d’échappement en guise de héraut d’armes. Notre voisin n’y manque jamais. Qu’il enfourche son bucéphale sans plomb ou qu’il rentre en majesté, pantocrator du parking de l’immeuble Carène, les alentours l’apprennent d’une série de notes triomphantes sonnées par l’ardente mécanique.  Broêêêt, broêêêt broêêt ! Et encore un petit coup avant de couper définitivement le contact, lentement, posément, dans un geste qu’on devine savouré avec délices : Brrôôôôêêêêt, manants.

C’est fait. Panse mon cheval, Arnoult. Mon casque, Tiberge. Dignement démonté, l’homme gravit les escaliers et pousse la porte vitrée. Fier et soulagé.

A son départ – et l’homme, très occupé, nous gratifie de nombreux départs et arrivées dans la journée – même topo, mêmes éructations vomies par l’odieux cylindre de métal, même envie difficilement réprimée de vider, par-dessus le balcon, un seau d’eau sur l’intempestif cyclomotoriste. Cornegidouille, Monsieuye l’écornifleur à roulettes, nous n’aimons point que l’on nous fasse de tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez ! Hélas, je ne dispose point de pôche, non plus que de machine à décerveler, et donc, gueux que je suis, je subis les fourches caudines pluriquotidiennes infligées par ce nobliau à explosion.

Aujourd’hui, donc, il bricole, amoureusement penché sur les petits cylindres (d’ailleurs, il n’y en a peut-être qu’un), et le parking bruit de douces notes un rien métalliques, qui vont du gling de la clé de 12 lâchée d’un geste auguste de la main ouverte sur le bitume, au glaong des écrous qui tombent, gouttelettes d’acier libérées par l’adroit mouvement de l’outil. De temps en temps, un brêêêonnnn-êêt signale un essai. Puis le concerto pour tige filetée en blang mineur reprend, tandis qu’une Linotte, sur la haie du jardin voisin, pousse la chansonnette. Tout le monde en profite, et se contenterait peut-être de la Linotte. Mais si tout petit prince a des ambassadeurs, tout scooter requiert bricolage : l’aristocrate, cette fois-ci, démontre à la plèbe soumise le prix de ses héroïques chevauchées transmeldoises : de dures heures d’acharnement, de combats épiques, de colletage avec la mécanique rebelle. Alors, seulement, une fois vainqueur du gicleur et des vis platinées, l’on saute en selle, l’on broète-broète, broèèèèt un Te Deum, et l’on part, fièrement casqué, tracer sur la Nationale trois un rayon de pourpre rutilance.

Mais qu’est-ce qu’il me casse les burnes, ce voisin avec son scooter de merde, je vous dis.

Le rêve de l'abbaye

Parmi les édifices qui ne me laissent pas indifférent, il y a les abbayes.
Au fond d’un vallon vert, dissimulée au creux d’un cirque boisé, ou bien égarée entre ciel et eau dans les marais, se dessine sur le ciel une forme ajourée, familière aux locaux, à nulle autre pareille. L’austère clocher-peigne, ou bien la tour polygonale, dresse vers le ciel un tracé harmonieux qui vient s’unir au cosmos, avec le bonheur serein, la douceur feutrée d’un crépuscule aux nuages de pourpre et d’or. Le carré de pierre descend déjà dans la nuit. Le soir a terni les pierres, refermé les corolles des fleurs du jardin, appelé les moines à la chapelle. Une cloche tinte.
Un soir, parmi une éternité, une abbaye.
Le carré, dans la symbolique médiévale, est l’image du monde terrestre. Le cercle, parfait, est le Ciel. Aussi la plus humble des petites absides, voûtées en cul de four, devient – regardez bien – la fusion de ces deux formes : l’Eglise, le Christ.
Terre-et-Ciel.
Et l’eau ?
Chaque abbaye a su la manier. L’eau de la source pure, qui chantait la Création au fond du vallon, l’eau de la mer qui montait depuis que Dieu l’avait séparée d’avec la terre au neuvième de tous les versets, les moines l’avaient soumise et rendue féconde : de canaux en lavoirs, de moulins en viviers, elle devenait sève et force du travail de l’abbaye.
Et tous étaient passés par l’eau du baptême.
Et le feu ?
Feu était le coeur des quelques ceux qui s’installaient, en ces ans troublés, au fond d’un bois, pour bâtir à la seule gloire de Dieu, et vivre, par l’eau, l’union de la terre et du ciel. Feu des défricheurs, et des forges, et feu parfois de l’abbaye ruinée – et feu renaissant des reconstructeurs.
Ainsi les quatre éléments étaient, eux aussi, en harmonie dans le carré de pierre.
Ainsi le carré était fait d’eux quatre et un moins pouvait arpenter le cloître et proclamer : « Un carré de cent pas nous suffit pour parcourir l’Univers. »
Ainsi volait leur pensée, du carré terrestre vers la sphère céleste, et ainsi dédiaient-ils au seul ciel ce que l’humanité, en ces âges sombres, engendrait de plus délicat et raffiné. Ainsi réalisaient-ils une harmonie.
Les bébés crient, disent les moines ; les hommes du monde bavardent ; les moines se taisent ; mais leur silence est peu de chose, car les saints chantent. Les moines chantaient pourtant.
L’harmonie est musique, ou bien l’inverse. L’harmonie était en la règle ; dans le travail de la terre ou dans le scriptorium ; dans les Heures ; mais elle était surtout, et elle demeure, dans la pierre.
Le chant des moines, ce fameux grégorien, mais aussi ces mille polyphonies qui faisaient vibrer les vieilles nefs, c’était la voix de la pierre assemblée dans l’harmonie qui montait au ciel.
Les arcs, les travées, les fenêtres se disposent selon la sainte symbolique. Voyez ces baies qui sont trois, ces travées qui sont sept et cinq, soit douze. Père, Fils et Esprit diffusent la lumière aux Douze tribus, aux Douze apôtres, au Peuple de Dieu. L’élévation est conforme au Nombre d’Or. La Divine Proportion, un virgule six cent dix huit et quelque, c’est celle de notre corps et de la nature. Voyez votre main : divisez la largeur de la paume par la longueur du pouce : 1,618. Votre palm – non, pas ce hideux appareil : votre pouce écarté de vos doigts fermés – par votre paume : idem. Et ainsi de suite. A fort peu près. Dessinez des rectangles et demandez lequel paraît au lecteur, le plus harmonieux : il pointera celui dont la longueur sur la largeur égale le nombre d’or. Ce n’est pas de la magie. Cela vient, peut-être, du carbone. Cette proportion est fréquente dans la Nature et nous paraît donc harmonieuse. Les maîtres d’oeuvre le savaient. Aussi les églises romanes, et notamment les abbatiales la respectent-elles. Aussi sommes-nous étreints au coeur lorsque nous y entrons.
L’or se déverse par des fenêtres sans ornements. Les derniers rayons du Soleil frappent une nef austère, aux vastes murs dépouillés. Les bas-côtés dessinent un clair-obscur, tantôt illuminés, tantôt laissés dans l’ombre. Quelque monstre, condamné à une éternelle réclusion dans la pierre d’un chapiteau, nous lance un oeil hagard. Ailleurs, une scène biblique. La forêt de piliers s’agence en un ordre parfait, une charpente à l’équilibre absolu. De la croisée du transept, nous apparaît cet agencement. Les quatre puissants piliers soutiennent la coupole à la croisée de laquelle se tient, nous le savons, la gracieuse tour lanterne, ou le clocher-mur. La nef et les bras s’élancent, puissants, mais pas impressionnants : juste « tels qu’ils faut ». Juste en harmonie avec le choeur qui tend ses baies arrondies à la lumière divine.
Pénombre sereine, crépuscule apaisant, une senteur d’encens, des voix chantant le grégorien. Ici vit une paix, comme ronfle doucement un feu. Plus qu’une paix : une joie, car Dieu est joie. Il n’est pas que méditation intellectuelle, ni repli monotone. Il est allégresse, fête, émerveillement. C’est bien l’émerveillement qui nous emplit, devant le Dieu fait homme, devant le Ressuscité, et devant les oeuvres de ceux qui portent du fruit. Ici, nous sommes au coeur d’un beau fruit de pierre, où ont battu des coeurs, des vies porteuses, elles aussi, de fruit. Des fruits parfois mûrs et pressés depuis des siècles – ou bien qui mûrissent encore.
Quand l’abbaye est ruinée, visiteur, songe à ce rêve, songe à ces vies, à ces mille flammes de foi qui ont brûlé ici d’amour pour Dieu. Que tu croies en lui ou non, tu ne peux les nier, elles. Respecte le rêve. L’abbaye est un rêve de l’homme. Que sera l’homme sans rêve ?

Les petites tranches de petite vie

La tranche de vie est un genre littéraire, et cinématographique, passablement éculé. C’est d’ailleurs plus un poncif de l’évocation que de la concrétisation réelle. Quelques films célèbres, caricaturés par Gotlib, en ont dissuadé les réalisateurs. On laisse à une littérature pour enfants bon marché l’inévitable scène de l’alpiniste qui dévisse et revoit « toute sa vie défiler en quelques secondes » avant que, naturellement, un vaillant mousqueton résiste à son poids et, cinq mètres plus bas, sauve la vie de l’infortuné.

Autrement, on ne saurait pas qu’en pareil cas, on revoit toute sa vie en quelques secondes et tout et tout.

Grâce à ces miraculés et à leurs mousquetons, le genre existe, et je puis à mon tour en exploiter la veine, mais dans le désordre chronologique le plus complet. Loin des angoissants ravins alpins, je vais conter quelques-uns de ces épisodes qu’on relate entre la poire et le fromage, ou dans la queue du cinéma, introduits par « j’me rappelle toujours... »

 Episode un. Décor : un petit village quelque part sur la route entre La Rochelle et Limoges. J’y étais conduit par un collègue, et avant ce village se trouvait une longue ligne droite. Puis, à l’entrée, encadré par des pilastres vantant le fleurissement municipal, un suicidaire passage pour piétons. Une silhouette se tenait là, dans l’attente d’une fenêtre dans le pourtant fluide trafic, qui lui permît de tenter l’aventure de rejoindre l’autre rive. Aussi, mon collègue ralentit et s’arrêta pour lui céder la voie.

Nous vîmes alors un extraordinaire bonhomme, centenaire à plus de quatre vingt cinq pour cent, portant complet veston sombre et feutre noir, canne à la main, passablement voûté, s’engager sur le passage avec la lenteur majestueuse d’un chef de file des anciens combattants de quatorze un onze novembre, et nous adresser un large sourire ainsi qu’un non moins ample salut du chapeau.

Aussi loin que porte ma mémoire trentenaire, c’est bien la seule fois où j’aie vu un salut du chapeau s’adresser dans ma direction (certes, la nôtre, plutôt, en l’occurrence). Et c’était bien, ce geste, qui tenait sans doute un peu de la surprise de voir deux « jeunes de maint’nant », si pressés, prendre le temps de céder le passage à un vieux du village ; mais aussi, et bien plus encore, d’une politesse du siècle passé, venu du salut de l’épée du mousquetaire, ou de l’étiquette de Versailles et que sais-je. Entre le conducteur et le piéton, étaient passés le courant du respect d’antan, celui où l’on se gênait pour l’autre, au nom d’usages perdus, mais par qui la rencontre de deux inconnus laissait une trace. La preuve ; six ans plus tard, alors que mon bon vieux regarde peut-être ce monde de plus haut, je me souviens de son regard, et de son chapeau.

Tranche numéro deux.

C’est un petit village isolé. Tellement isolé qu’il est abandonné. Il s’appelle Aurelle. Pour le trouver, il faut descendre, tout au fond d’un vallon, par un sentier muletier, traverser un ruisseau, et enfin, déboucher entre ses quelques maisons perdues dans le bois. Plusieurs sont en ruine. D’autres patiemment remises en état par une association. On le trouve plus facilement sur Internet que depuis la route la plus proche, car il possède la plus petite église romane encore debout, et Google répond. Un site offre donc une jolie visite virtuelle. Aurelle se trouve dans une vallée qui borde par le sud le plateau d’Aubrac. L’endroit était, dit-on, peuplé par les Ligures. Qui donc avait pu les repousser jusque dans ce repli perdu, à la terre ingrate, où ne vient guère que le châtaignier ? L’église est romane et date pourtant du XIVe, c’est dire que les idées avaient mis quelque temps à circuler. Elle offre un bel appareillage de pierre, un petit autel, des traces de badigeon jaune. Des générations de pauvres paysans ont prié là. Fiers sans doute quelque jeune fût revenu, quelque maçon passé par là pour édifier un sanctuaire, à l’austère beauté rustique, bien à l’image du petit bourg de schiste écrasé sous la lauze.

Puis ils sont allés au four, cuire un pain de seigle mêlé de châtaigne pilée, ont traîné les lourds sabots sur les terrasses désormais perdues dans les hêtres. Autour du village, ils sont les rois, ces arbres au feuillage dense, ils ont noyé la vallée, les champs, les petites rues. Çà et là, un châtaigner, énorme et noueux comme un vieux génie, borne un pré disparu. On vivait ici grâce à lui, par lui. Il demeure seul.

Quelle vie !

Depuis 1948 le hameau est déserté. Il appartient à la commune de Verlac, Verlac où se trouve le cimetière, et une autre église romane. Nous arpentions donc le vieux cimetière quand une tombe nous frappa. Quatre enfants d’une même famille étaient morts en deux ans, entre 1932 et 1934. Nous restâmes quelques instants à conjecturer les causes. Un groupe s’approcha, une septuagénaire nous demanda si nous avions ici quelque ancêtre. Non, nous nous demandions juste ce qui... « Oui. C’étaient mes frères et soeurs. De quoi sont-ils morts ? Du croup. Hé oui, en ces temps-là... »

Elle, avait connu ces temps-là, et l’épidémie qui fauche une fratrie. Elle me parut alors surgir du fond des siècles, si médiévale me paraissait la tragédie. La diphtérie frappe et tue quatre enfants dans une maison, au fond d’une vallée. Non. C’était bien mil neuf cent trente deux...

De quoi parlerons-nous la prochaine fois ?

Meaux, la grande banlieue

Lorsque j’ai emménagé à Meaux, il y a de cela trois ans – déjà ! – je racontais partout, et je croyais, que ce n’était pas la banlieue parisienne. Il y avait là un centre historique centré sur une cathédrale, des remparts anciens, un site naturel dessiné par la Marne, et le tissu urbain n’était pas en continuité avec Paris. C’est vrai. Autour de Meaux, s’étendent des champs, et quelques bois. D’ailleurs, Meaux avait ses propres banlieues, en l’espèce les quartiers chauds de Beauval et la Pierre Collinet. Meaux, ville à part entière, en Champagne historique.

C’était presque vrai, c’est-à-dire que c’était tout à fait faux.

Telles sont les pensées qui ont rythmé une brève marche au parc dit du Pâtis, s’étendant le long de la Marne au sud de ladite ville-de-banlieue.

Un parc agréable ma foi. Je l’aborde par un petit parking et longe des jardins familiaux. Je préférais « ouvriers ». Cela fleurait bon le Front populaire et un peu moins l’urbanisme politiquement correct. Observant un monsieur de couleur qui soigne une belle haie de roses trémières, je songe à quelque politicard se félicitant de cette mixité socio-ethnique. Pour la mixité sociale, à Meaux, c’est un peu raté, il manque un peu les étages du haut.

Je dépasse les jardins et aborde une vaste prairie piquée d’arbrisseaux ; une vraie, haute, fleurie et un peu sèche, pas un gazon à la Guy Roux, non. Perspectives : saules et peupliers qui bordent les étangs, bois des pentes de la vallée de la Marne. Campagnard. Le doug-doug d’une péniche, et le bateau se dessine, trahissant la rivière jusque-là dissimulée par les rideaux d’arbres. Quelques oiseaux accrochent mon oreille d’ornithologue : Tourterelle des bois, Loriot. Sur l’un des bassins, artistement dessiné en zigzag, un rocher accueille une Sterne pierregarin. J’observe la silhouette élancée, le fin capuchon noir, le bec de corail. L’oiseau pose. Une photo soigneusement cadrée donnerait à la scène un air de printemps arctique. Je profite de l’instant. Le chemin se poursuit, le long d’un champ pas encore déchaumé qui accueille quelques dizaines de Fringilles. Il est bordé de haies, denses, parfois épineuses, et encore de fleurs, et de buissons. De bons contribuables y voient un parc que les moyens manquent pour entretenir, qui ne sera fini que lorsque tout cela, qui fait bien sale, sera ôté, remplacé par d’immenses pelouses, et des tables de ciment. Pas un n’imaginerait que la démarche de ne rien tondre pût être volontaire. Le Français a encore à apprendre ès nature.

Je marche. J’ai dix kilos à perdre. Je marche vite et je pense. Je suis, donc, enfin, je suis surtout en nage, sous le petit sac à dos qui contient jumelles et salvatrice bouteille d’eau. Un gamin aussi potelé que moi trottine, trébuche, sous les encouragements de son directeur sportif de père : « Allez, tu vas les perdre tes kilos en trop ! » Moi, j’avance, j’entends des oiseaux et je n’ai plus envie de les noter. Juste profiter, tant pis pour la donnée, avec un rien de culpabilité tout de même. Mais ils me rappellent trop le travail pour faire rêver. Ces pouillots sentent le Conseil Général Quatre Vingt Treize. Ces pigeons n’évoquent que l’Agence régionale des Espaces Verts. Ce Loriot pue le rapport à dix bornes. A telle enseigne que je médis intérieurement de sa virtuosité de chanteur. Alors, il me lance une longe phrase superbement sifflée et je me sens un peu bête.

Je pense. Je pense que la même demi-heure de marche, depuis le bercail lyonnais, m’aurait amené place Bellecour. Je n’aurais alors qu’à vivre ma ville autour de moi. Il n’y a rien à vivre ici. Faisant demi-tour dans le parc à la bucolicité limitée, je remonte lentement vers les quartiers habités de Meaux en m’imaginant sur les quais du Rhône. C’est désagréable de se sentir plus chez soi dans une rue sise à 500 kilomètres de là que dans sa propre maison, qui est dans ce nulle-part. Malgré de louables efforts dont ce parc même est un exemple, Meaux ne sera plus jamais une ville, rien qu’une banlieue. Dans ce fameux centre, il n’y a rien. Deux librairies minuscules, quelques boutiques de fringues, et les inévitables grecs-chinois. Même les pâtisseries sont rares... La cathédrale est grise et vide. Deux rues commerçantes, et c’est tout. C’est à peine mieux que les vraies banlieues, où le centre ne se trahit que par des bâtiments un peu plus vieillots, et un ou deux cafés au coin des rues saturées d’agences bancaires et immobilières. Rien à faire, rien à vivre. Et Paris est à quarante kilomètres, quarante minutes de train de banlieue dont le rythme est d’un toutes les... quarante minutes. Onze euros quarante l’aller-retour...

Alors on vit en quarantaine et ce n’est pas drôle.

« Qu’est-ce que tu imagines trouver à Lyon qu’il n’y ait pas à Meaux ? » a osé me lâcher un collègue peu en verve. Oh, rien... si ce n’est... tout.

Me revoici à hauteur de la porte du parc. Des quinquas ordinaires en short soignent leur jardinet. Un vaste parking se déploie au pied de cubes glauques, une « Maison de quartier » à l’enseigne très pompidolienne suinte sa décrépitude. Je poursuis par une rue de vieux pavillons banals. On rase et l’on construit de beaux immeubles pour de bons contribuables de classe moyenne que l’on espère attirer dans ce piège.

J'ai quitté un petit bout de nature assez correctement refaite, un erstaz de rural, et la banlieue me reprend. Une rue pavillonnaire peut avoir un charme de banalité lorsqu’elle se trouve en Charente ou dans l’Allier. Ici, elle n’est nulle part et sa laideur me saute au visage. Un jardin en friche, les bureaux scellés d’une petite entreprise fermée... La cité administrative. Oh, il y a tout, comme dans une ville de jeu d’enfant, tout est sagement assemblé comme un Lego. Rien ne manque sauf l’âme... Ici l’on dort.

Une vieille maison

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une vieille maison.

Elle date du dix-huitième siècle. Elle est fort simple, un jeu de cubes sur lequel reposent les toits à faible pente. Un petit hangar de pisé, à droite. Un mur ceint la cour. Au fond, un grand jardin se déroule jusqu’à l’église, en pierre dorée, édifiée par Bossan. Les fenêtres au bord supérieur courbe signalent à l’œil averti l’édifice chrétien. Il s’agit de l’ancienne cure.

C’est là que vivaient mes grands-parents et je voudrais vous faire visiter cette maison, délicieusement vieillotte, telle qu’elle m’apparaît dans mes souvenirs, car il y a près de vingt ans qu’ils l’ont quittée. Depuis, elle a été rénovée. On y a taillé, plaqué, fait entrer en force des appartements modernes, lacéré la cour, et fait du jardin un terrain à lotir.

Mais autrefois, on poussait un portail de bois délabré, et sans un regard pour la vieille 2CV camionnette bleue qui vieillissait sous le hangar, on marchait sur les graviers de la cour vers la porte à demi-vitrée de la cuisine. A gauche, la porte du couloir était toujours fermée. Lorsqu’on est enfant, une porte toujours fermée, c’est un Interdit un peu mystique, car incompréhensible, on ne sait quelle vérité cachée, réservée aux grands. Pourtant, de l’intérieur, on se retrouvait facilement derrière cette porte et dans ce couloir. J’y reviendrai.

La cuisine dévoile le grand poêle de fonte, sur lequel ma grand-mère faisait cuire de gigantesques cocottes, des montagnes de crêpes, ou bien on ne sait quelles conserves, de fruits ou confitures. Les murs sont lisses, modérément d’aplomb, peints en vieux rose. Des tableaux pieux, dont une dédicace du cardinal Pacelli aux jeunes mariés, qui les garda saufs jusqu’à cinquante-neuf ans de mariage. Un carillon fait entendre, toutes les demi-heures, une ritournelle qui ne parvenait pas à agacer. Et le clocher faisait écho, ou bien le contraire. Le son clair, sinon grêle de cette cloche du village de Nandax, nous pouvions tous, nous les cousins, la reconnaître entre mille. La table : une vieille table fatiguée, sous la toile cirée criblée de traces de couteau, et au bout de laquelle se trouve un tiroir à la poignée patinée, où l’on rangeait la grosse boule de pain. Sur cette table, le soir, on posait de grandes assiettes à rayures colorées, et ma grand-mère y versait de la louche luisante une soupe au goût sans égal.

Et c’était bien, cette chaleur, dans la petite cuisine d’un autre siècle soigneusement close, sous la lumière jaune, au rythme des heures lentement battues par un clocher, et un carillon.

Poursuivons. Après la cuisine, c’était un grand couloir sombre, le long duquel on trouvait la petite salle de bains, endroit redouté des petits cousins car il s’y trouvait une pompe dont le déclenchement soudain et fort bruyant nous terrorisait. Puis, il y avait la Chambre du Cardinal. Nul, alors, n’eût osé mettre en doute la légende locale selon laquelle un cardinal y aurait, un soir, couché. Un archevêque de Lyon, venu à l’occasion de confirmations, probablement, si l’histoire est vraie. Rien moins qu’un Primat des Gaules donc. J’avoue mon ignorance absolue de la vérité. Tenons-nous-en donc à la belle histoire ; cette chambre s’ornait de quelques beaux meubles, dont une superbe armoire Louis XV, mais elle n’en servait pas moins, lorsque mon oncle – qui avait repris la ferme, sise à quelques encablures - tuait le cochon, de salle où entreposer des cochonnailles à diverses étapes de transformation.

La porte du fond s’ouvrait sur l’immense jardin, auquel on accédait également en passant, le long de la maison, par une porte redoutée car elle conduisait le long des ruches. Dans ce jardin, plutôt un champ potager aux larges cheminements d’herbe toute couverte de rosée, mon grand-père, alsacien de naissance, avait planté un mirabellier. L’or sucré de ses fruits répondait à celui du miel, et l’on se gavait, en saison, de mirabelles de Nandax.

Rentrons dans la maison. Revenons par le couloir, la cuisine, et prenons l’autre porte, qui s’ouvre à notre droite. Elle ouvre sur un petit vestibule qui donne sur une salle à manger, bien ordinaire, la salle ennuyeuse pour les enfants que nous étions. Un mobilier à cent autres pareil, la perspective d’interminables repas où les haricots verts étaient moins rares que les frites, bref, c’était là où on ne s’amusait pas. D’ailleurs, on ne s’y rendait guère que le dimanche ; le vrai coeur de la maison, c’était la cuisine.

Une autre porte permettait de descendre à la cave, une cave voûtée où l’on nous menait rapidement voir qu’un cul de sac coupait court à tous les rêves de souterrains. Des alignées de pommes de terre, une cage à fromages exhalant un parfum bien rural, garnie des petits fromages ronds préparés par ma tante. Une cave de campagne.

Deux marches, une antique porte de bois aux contours tout usés menaient à l’escalier d’où l’on accédait aux chambres. Plus vieillottes encore que tout le reste, pauvrement meublées, mais on aimait s’y endormir, dans le silence du village, à peine troublé par l’inévitable clocher. Les heures de nuit tintaient dans une paix immense, sous les édredons de plume, dans les chambres d’autrefois au papier peint jaune, aux lampes de verre démodées, aux commodes patinées. Parfois, le cri d’un animal nocturne, qui ne nous troublait pas. Nos parents nous rassuraient, ce n’était que la campagne qui vivait autour de nous, de sa respiration ample et profonde, rassurante. Et toute notre ascendance paysanne ressurgissait pour bercer un sommeil sans cauchemars.

Revenons au rez-de-chaussée. Du petit vestibule, s’ouvre un second couloir parallèle au premier, dallé de pierre. Des pelles de boulanger sont accrochées au mur, les plus grands des cousins, qui l’ont appris de leur père, sont tout fiers d’apprendre aux plus jeunes que cela sert à enfourner le pain.

Ce corridor numéro deux mène à une vaste salle. Elle est nimbée d’une aura particulière car c’est cette partie de la cure « qui n’est pas aux grands-parents ». On a donc le droit d’y aller sans l’avoir tout en l’ayant, et bien sûr on y va. Il s’y trouve une cheminée bouchée, une énorme bibliothèque au fronton de laquelle des lettres sculptées proclament « Un bon livre est un bon ami » - lettres avec lesquelles j’entrepris, à sept ans, d’apprendre à lire à mon cousin qui en avait six. Et puis un harmonium.

Un très vieux et vénérable harmonium, qui ne proférait des sons couinards qu’au prix d’un pédalage des plus énergiques, son vaguement modulé lorsque nous tirions au petit bonheur les boutons de porcelaine aux inscriptions cabalistiques. Tous les cousins ont cherché sur ce clavier une vocation de virtuose, sans grand succès. Mais un instrument de musique dans une salle à demi interdite, c’est plus qu’une attraction : une divinité. La faveur d’aller jouer un peu sur l’harmonium n’était pas toujours accordée. Surtout quand grand-père faisait sa sieste dans sa chambre, voisine. Il ne couinait pourtant pas très fort, l’harmonium. Même quand nous nous mettions debout sur les pédales.

Il ne reste plus rien de toutes ces pièces si chargées de souvenirs, de souvenirs doux comme une nuit sous un mol édredon, dans le silence paisible du bocage. On n’a conservé de la cure dix-huitième que les quatre murs, délimité deux appartements fort modernes, érigé des villas dans le jardin, arraché le mirabellier.

On ne tue plus le cochon, il n’y a plus de ruches, plus d’harmonium, plus de poêle de fonte, plus de chambre du Cardinal. La cave est condamnée.

Mais si vous passez dans la rue principale de Nandax, vous verrez peut-être encore, appuyés contre ce qui fut le mur du fond du jardin, deux morceaux de châssis de bois et de grillage. C’est sans doute mon grand-père qui les utilisait. Un tout petit bout de cette vie d’un autre siècle qui ne veut pas tout à fait mourir.

Au clocher de pierre dorée, le tintement de la cloche sur le paysage bocager nous est toujours familier.

Gerland, d'un siècle à l'autre

Pour beaucoup, et c’est compréhensible, Gerland c’est un stade. Pour moi aussi, bien sûr. Mais pas seulement. Je suis de ceux qui reprennent l’outrecuidant journaliste qui évoque « le stade Gerland ». Parle-t-on du stade la Beaujoire ou du Stadio Alpi ? Il est même arrivé qu’on me demande qui c’était Gerland, ce qu’il avait fait pour la ville. Ouf ! Je me cramponne et patiemment j’explique à l’ignorant. Tout le monde i peut pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout.
Gerland, évidemment c’est un quartier ; quand Tony Garnier se mêla de bâtir l’édifice, à la suite de la gigantesque halle qui porte aujourd’hui son nom, il était tout neuf, encore humide même. Il allait le rester longtemps. Il y avait aussi une grosse maison carrée que l’on appelait « le château de Gerland ». Ce fut donc le stade de Gerland.

Le quartier délimité au nord par les voies de chemin de fer, « les voûtes », à l’ouest par le Rhône, à l’est par la vieille Route de Vienne et qui s’ouvrait au sud vers de peu appétissantes usines chimiques à hauteur du Confluent, prit donc le nom de Gerland. Il y avait eu quelques hésitations, il y a plus de cent ans, quand il n’y avait guère là que des ébauches de rues, des fermes, et de pauvres baraques au milieu desquelles avaient surgi la flèche de Notre-Dame des Anges et la très laïque et républicaine école Claudius Berthelier. Sur un plan tracé vers mil neuf cent, s’égraillent dans ce polygone des chemins ruraux, un ruisseau disparu, et des noms oubliés. La Colombière, les Brotteaux rouges, les Rivières, les Cures, les Channées, n’ont même pas survécu dans un nom de rue. Il y avait la Mouche, sa gare, son vaste atelier ferroviaire, et naturellement ses chantiers où l’on construisait les bateaux-mouches – explication qui vexe fort les Parisiens. Et puis la Vitriolerie. Il y avait là une usine, et surtout, un fort. En 1900, il est déjà déclassé. C’était un grand fort d’autrefois ; il appartenait à la ceinture édifiée dans les années 1830, et dressait dans les broteaux et les vorgines les formes lourdes de ses puissants bastions.
Quand les jeunes Lyonnais se rendent satisfaire à l’obligation nationale de la Journée d’appel de préparation à la défense, ils passent devant une massive caserne de pierre. A son fronton, il est inscrit : fort de la Vitriolerie. Et ceux qui suivent la rue des Girondins et la rue Félix Brun ne se doutent certes pas qu’ils empruntent l’ancien pourtour des fossés du fort.
La Vitriolerie subsiste encore sous la forme d’un arrêt de bus. La Mouche est encore localisée sur les plans.
C’est pourtant Gerland qui l’emporta.
C’était un quartier de rien. Pauvre et industriel. Un quartier périphérique, un quartier d’entrée de ville.
C’est là que je suis né.

En ce début des années 80, il portait encore bien des traces de son passé. Ce n’était pas très gai. Au-delà des quais de gravillons gris, des usines à l’abandon dressaient des cheminées de briques noircies. On songeait à démolir la grande halle. Au centre du quartier, de vastes îlots étaient encore occupés par des usines déclinantes, qui lentement se retiraient dans un recoin de leur propre domaine, laissant une végétation folle envahir des cours et les hangars. La boyauderie répandait à cent mètres à la ronde une odeur de tripaille et l’ancien incinérateur, par vent du sud, recouvrait voitures et balcons de cendres noires à l’hygiène douteuse.

Des immeubles banals avaient surgi dans les deux décennies précédentes ; tours, barres et cubes aux couleurs criardes ou ternes, le pied dans des espaces verts tout aussi standardisés. Pelouses interdites ou autorisées qui faisaient notre joie, bacs à sable et cages à écureuil, parkings souterrains ou surélevés ceints de murets de ciment gris... Le terrain n’était pas cher. De plus en plus seules, de plus en plus isolées, des maisonnettes rappelaient encore le quartier d’autrefois. Maisons de ville trapues entourées d’un jardinet, aux avant-toits desquelles nichaient des hirondelles ; bâtisses aux murs brunis, refuge de dizaines de Martinets, qui apportaient l’été dans le tourbillon de leurs courses et leurs cris stridents... Il en était deux, au pied de notre immeuble. Tout au fond d’un vaste jardin devenu terrain vague, l’une d’elles était occupée par une famille qui semblait y vivre comme il y a cinquante ans. L’autre, le toit éventré, n’était peuplée que de dizaines de pigeons, qui tournaient sans fin au-dessus du pâté de maisons. Devant, dans la courette remplie de gravats, se développait un magnifique rosier.
De l’autre côté de chez nous, sur le quai, une autre maisonnette aux murs sombres donnait une touche de campagne, incongrue au pied des lourdes barres de béton, le long de l’avenue que dévalaient à tombeau ouvert les laides voitures de ces années-là. Un énorme cerisier caressait le toit de sa ramure. C’étaient ses fleurs qui nous annonçaient le retour du printemps.
Du troisième côté de l’immeuble, il y avait le vaste hangar d’un transporteur. Le mur aveugle était couvert de vigne vierge. Un rougequeue chantait au pignon.
L’été, sur la pelouse miteuse, on entendait chanter des grillons.
Dans les buissons taillés au carré, de gros cétoines vert-doré arpentaient les fleurs.
Par une trouée entre deux immeubles, apparaissait le fronton de l’école orné de l’inévitable horloge, émergeant du feuillage des platanes ; un bout de village tombé là, au coeur de la ville grise.
Et de nombreux hiatus dans l’urbanisme étaient occupés par des jardins ouvriers, aux abris d’une ingéniosité anarchique. Un petit arbre fruitier, un bout de tonnelle bricolé au-dessus de vieilles chaises de bois, et chaque gamin, qui a toujours en tête mille plans de cabanes, se mettait à rêver d’un chez-lui de quatre sous.

De chez nous, au sixième étage, par temps clair, toutes les Alpes se développaient au loin. Au-delà d’immeubles qui balisaient pour moi l’extrême bord du monde connu – j’avais six ans – une dentelle bleue et blanche, qui rosissait dans le crépuscule : du mont Blanc au Vercors, un Ailleurs, aux yeux de l’enfant un éternel souvenir de vacances ; un pays de beauté, un pays de liberté sans école ni devoirs.
Ce n’était pas un beau quartier.
Mais c’est mon quartier.

Les années ont passé. Le hangar du transporteur, l’immense emprise du ferrailleur, les jardins, ont été remplacés par des immeubles fort proprets. Il y a toujours un rougequeue au pignon du bâtiment neuf. Il y a toujours des Martinets, car le vieil immeuble qu’ils occupent a échappé au génocide. Le petit restaurant est toujours à son pied.
Mais les immeubles qui sont ainsi sortis de terre nous ont, lentement, année après année, dévoré l’horizon des Alpes. Toutes les pelouses sont interdites. Les bacs à sable, peu hygiéniques, les cages à écureuil, trop dangereuses, ont disparu. Disparue, « la décharge », énigmatique enclave où, sur vingt mètres de large entre deux barres, de vieilles machines noyées de ronces nous offraient un terrain de jeux interdit – et donc, assidûment fréquenté. Disparue la maisonnette au cerisier, et celle au rosier, et sa voisine, son alter ego, sa sisterhouse. Disparus les jardins. Disparue aussi, l’échappée vers la vieille école, coeur d’un ultime noyau d’allure villageoise entre les immeubles de vingt-cinq mètres.
Disparus, les cétoines et les grillons.

Disparues les usines. De coquettes résidences, des allées impeccables, des facultés même, ont remplacé les vieux hangars. Il serait faux de dire que le quartier y a tout perdu. Des restaurants ornent une place nouvelle, le métro nous connecte à la ville, cendres et odeurs ne nous submergent plus. Un parc a remplacé les usines ruinées. Il est plus accueillant, et moins morne, mon vieux domaine. C’est vrai.
Mais il faudra bientôt de l’imagination pour se rappeler du vieux Gerland, du Gerland ouvrier, de ses bicoques aux toits de tuiles ternies, des arbres au coin des vieilles rues, et des hirondelles sous les toits. Quand l’Olympique lyonnais aura définitivement quitté le stade, les terrains proches du Port Edouard Herriot, et le vieux siège à la Tony Garnier, où la boutique se tenait dans un préfabriqué ; quand la foule n’envahira plus ces rues recalibrées, que l’odeur de saucisses grillées, le lointain grésillement des haut-parleurs, l’éclat des projecteurs ne signalera plus le Soir de match, quand on ne pourra plus dire « pour la remontée en D1, j’étais là ! Le dernier but de Kabongo, c’était dans cette cage-là ! », quand ce flot populaire aura dû migrer au loin, alors mon Gerland à moi aura définitivement changé. Une âme se sera envolée. Il en est une nouvelle. Mais il y avait, je crois, place pour toutes deux, et pourtant cela ne sera pas.

Zut, il pleut. Albert, remets-nous ça !

Sous ce titre façon Le Chat, ne se trouvera qu’un texte sans suite logique, ni thème précis. J’en ai envie, c’est comme ça. Il faudra faire avec. De propos de comptoir.

De quoi qu’on cause au comptoir ? De la pluie et du beau temps, et depuis deux mois, on parle de la première au présent, du second au passé. « C’t’année, l’été, c’était au mois d’avril ! » Ensuite, il est juste d’opiner gravement du chef, d’un air de pitié entendue : « ça, ceux qu’ont pris les ponts du mois d’mai... Et ceux qui sont partis en vacances au 1er juillet, tiens ! » Autrefois, on s’inquiétait des foins, des moissons, ou des vignes. Ça va-t’i nous faire du bon beaujolais c’temps là ? Nous sommes les descendants d’un peuple massivement paysan. Il y a quatre-vingt-dix ans, ceux qui s’élançaient à l’assaut du Chemin des Dames étaient encore quatre-vingt pour cent de paysans. D’ailleurs, cette année-là, le mois d’avril fut dégueulasse. On attaqua sous la neige. A l’inverse, en mai et juin quarante, il fit un temps magnifique, qui permit à la supériorité de la Luftwaffe de donner sa pleine mesure. Le temps, l’est toujours pour les boches. La Commission européenne devrait faire quelque chose. Avec les impôts qu’on paie ! On cause donc de la pluie, au comptoir, et on s’en lamente, non plus pour les foins, mais pour les vacances. Le beaujolais, d'toute façon, il est trafiqué hein ? Mais r'mets m'en un quand même !

Ensuite, il faut chercher des explications. Les satellites des Russes et les fusées qui vont sur Mars et font des trous dans l’atmosphère ont eu leurs années de pinacle. Tout ça c’était à cause du Spoutnik. Un coup des Russkoffs quoi. Il y a eu aussi les Ovni. C’était un temps béni, où tout poivrot qui se paumait en rentrant du bistrot pouvait, le surlendemain, avoir son heure de gloire en rapportant son enlèvement par un Ovni. La presse locale rapportait l'épisode, sur le ton grave d'un Churchill promettant du sang et des larmes : ils sont à nos portes. J’ai conservé quelque part une coupure de ce genre. Un individu sorti fort tard d’une noce quelconque, retrouvé à au moins mille cinq cent mètres de là, répétait qu’il avait été enlevé par « des petits bonshommes laids et gros, avec des oreilles pointues. » D’ailleurs, des témoins affirmaient avoir vu, le même soir, « une vive lueur ». Ça n’est pas une preuve, ça ? Maintenant, plus de Rouges, plus d’Ovni, mais on a beaucoup plus fort : le réchauffement climatique. Là, c’est sûr, y’a plus d’saisons, i z’en ont ben parlé c’est l’réchauffement le séhodeû. C’est la faute aux Américains qu’ont pas signé Kyoto, cette fois. Alors bien sûr, il y a des personnalités éminentes pour écrire, la clim à fond pendant que, pour la troisième année consécutive, on pulvérise les records de chaleur, « non monsieur Hulot, le climat ne se réchauffe pas ». Le fait est qu’il n’y a plus de saisons, et d’ailleurs ouvrez la fenêtre : quelle douceur pour un mois de novembre, pas vrai ?

Ce sont donc Kyoto, les usines, les bagnoles et les Américains qui détrancanent le climat. D’ailleurs, un monsieur dont on voit la photo partout et avec qui tout devient possible, a dit qu’il allait s’en occuper sérieusement. Car il est à l’écoute, monsieur le président. Il parle concret. Il parle tout à fait comme au comptoir, d’ailleurs. La suite me paraît plus incertaine. Mais en ces temps d’euphorie pour l’homme providentiel, la seule mise en doute de ses capacités à tout changer en profondeur vous vaut, au mieux, d’être qualifié de « fanatique lobotomisé de la gauche de l’immobilisme ». Passons donc. Monsieur le président fera la pluie et le beau temps.

Au comptoir, on parle donc politique. Mais en ces temps d’unanimité, c’est un peu moins drôle. De toute façon, on parle moins au comptoir, puisqu’il y a moins de comptoirs. En fait, on ne parle plus guère. On communique. C’est beaucoup plus tendance et j’en ai déjà parlé. On communique, on reste connecté, on emmène ses amis avec soi, non pas dans la 4L chargée de tentes et de duvets, lancée dans une problématique ascension du Lautaret, mais dans son téléphone portable qui fait wifi, email et tout et tout. Le camping entre potes et les soirées autour du feu, c’est total out of date, c’est trop la tehon. Envoyer en MMS à tous lesdits potes la photo de soi-même faisant du raft, avec son iphone, ça, ça déchire sa race.
On marche seul dans la rue, mais le portable à l’oreille. Y’a plus personne au comptoir.

Comment ça, mes écrits ne débordent pas d’optimisme ? Que voulez-vous : ça doit être à cause de la pluie. Allez, il est plus de dix heures, c’est pas l’heure pour un petit godet ? Roger, un muscadet.

Une odeur bleue

Au pied de l’immeuble, de l’autre côté du parking, il y a un pavillon. Comme il fait frais, on y a rallumé la cheminée. Par la porte-fenêtre ouverte, entre une odeur de feu de bois.
Une odeur bleue.
Une odeur peut être bleue. Comment appelleriez-vous cette odeur qui se déroule en volutes, qui crépite, qui ondoie, qui caresse d’un ruban ardoisé l’air froid et rappelle des veillées dans la pénombre ? Elle est bleue comme le soir.
Il y a aussi l’odeur brun acajou, et brillant, de la pipe qui s’exhale dans un vaste bureau, tapissé de livres trop savants, de bibelots africains poussiéreux. Un bilboquet, deux ou trois petites voitures de collection, une cithare, un tambourin fascinent les enfants, qui, s’ils sont sages, auront le droit d’y toucher un instant. C’est un de ces bureaux où des lunettes à la forme ancienne reposent sur un sous-main de cuir rouge sombre. Où peut-être, le professeur Violet, armé d’un lourd chandelier, a surpris le docteur Lenoir. Et le parfum qui monte du vénérable fourneau devient l’âme de cette salle des trésors des Grands mystérieux. Aussi, se pare-t-il d’un liseré d’or.
J’ai peut-être hérité de mon père cette propension à prendre, aussi, garde aux odeurs et à y associer des images. Ou peut-être est-ce tout simplement banal et en avons-nous juste parlé. A vous de voir, si vous maniez aussi l’herbier des souvenirs sentants et colorés. Il est vrai qu’il était fils d’agriculteur ; aussi les senteurs de foin coupé, de blé moissonné, et d’autres odeurs plus triviales mais tout aussi rurales, étaient-elles son quotidien.
Aussi, disons-le crûment : pour lui, comme pour moi, qui suis tout de même petit-fils, neveu et cousin d’agriculteurs, l’odeur du fumier d’étable à vaches, c’est l’odeur d’une campagne vraie, une campagne de prairies et de haies, de bocage et de ruisseaux ; une campagne si loin de la steppe agro-industrielle, dont le tapis sans fin de maïs-blé-tournesol n’exhale guère qu’une senteur écœurante de pesticide.
Et pourtant, quand le soleil d’un matin d’avril répand sur cette plaine une chaleur timide, qui s’affirme au fil des minutes, et pourchasse mollement la rosée, monte un doux parfum, jaune pâle et âcre, entêtant. Roulant dans les trilles des alouettes, il annonce le grand retour des oiseaux de plaine. Oui, quand l’odeur du colza imprègne la plaine, alors, peut-être, verra-t-on le premier Busard cendré, rasant lentement les hautes tiges, et entendra-t-on le craquement sec poussé par l’outarde. Et tout sera bien.

Bleu le feu de bois, brune la pipe, vert le fumier, jaune le colza ! Etrange palette que voici ! Mais il est fou, vous dites-vous. Allons ! Cherchez mieux...

Il n’y a vraiment rien que cela vous évoque ? Une histoire bien à vous, par exemple. Je vais vous parler d’un brun presque noir, et collant ; c’est la boue, l’argile de la plaine de la Limagne. Je la sentirais entre mille. Sur un terrain de sport de Limagne, je jouais au football, et j’étais gardien de but. Et je m’en sortais bien. J’en revenais, bien sûr, imprégné du collant à la pointe des gants, de cette riche argile qui fait de ce coin de France la terre la plus fertile au monde. Aussi l’odeur m’en imprégnait. Et c’était ainsi, j’étais le nez dans l’herbe et sentant l’argile, mais dans mes gants la secousse, encore, du ballon repoussé avec énergie, à défaut d’autorité. Et j’aime sentir la Limagne.

Vous me demandez quoi ? Un parfum rouge ! Facile. Rendez-vous donc au stade. Hélas, de nos jours il faut un peu de chance. Il y a quelques années, c’était à chaque match. Un but, et dans notre parcage, dans l’étroit clapier, dans la cage où l’on avait relégué les fauves, gardés de cent limiers, dans la tribune visiteurs donc, éclatait notre défi, notre mépris, notre triomphe : dans une senteur de poudre, dix fumigènes s’embrasaient. Les appareils photo crépitaient, et dans les coeurs dansaient nos rêves de rébellion. Les plus sages s’encanaillaient avec bonheur, bien heureux que d’autres aient pris le risque qu’eux-mêmes n’osent plus ; que la surveillance hargneuse et haineuse, la taquetaquetique du gendarme ait été prise en défaut : tenez, voilà un beau craquage ; nous sommes des Ultras, des sauvageons, en cet instant l’Ordre établi vacille, cette flambée de pourpre est belle. C’est la voix de la ferveur qui renverse tous les obstacles. Aussi la fumée âcre et suffocante des torches est-elle une senteur rouge, comme le drapeau d’une révolution.

Brun, bleu, vert, jaune, rouge. Le brun est en trop, et il manque le violet, l’indigo, et l’orange. Je ne connais pas de parfum orange. C’est à vous de chercher un peu.

Histoires de parking, le quotidien de la place 302

Vous n’imaginez pas tout ce que six troènes peuvent faire pour vous. C’est la télévision qui vient de le dire. Admettons, moi j’utilise du radis noir et de la tisane de thym. Avec le thym et le radis noir, je suis bien, super-moi toute la journée, comme au premier jour. (tarim tzimboum).

Grâce à cette merveilleuse invention, ce soir l’article sera plus léger que la poésie de comptoir qui précède. Il s’agit de l’histoire du parking souterrain d’en bas.

Chacun sait à quel point le détenteur d’une place de parking peut se montrer territorial. On tue pour planter dans la case convoitée les fameux six troènes susévoqués. Dès notre installation dans l’immeuble, il fallut donc conquérir. Il faut dire que notre place n’est pas n’importe laquelle, c’est la plus facile d’accès d’un espace où les piliers excessivement serrés condamnent l’essentiel des utilisateurs à un Garmisch-Partenkirschen biquotidien. Un grand nombre de stries à hauteur de pare-chocs en témoigne.

Aussi n’étions-nous pas installés depuis une semaine, qu’un écornifleur prit l’habitude de bondir sur notre bien en notre absence, puis de tenter de nous en déloger d’un mot furieux : « Vous n’avez rien à faire ici. Pour votre place, contactez le Syndic ». 

Un brin chafouiné et vacillant dans mes certitudes, je me rendis au temple de l’ordre interrésidentiel susmentionné, lequel me confirma pleinement dans mes droits, titres & usages, & doncques fulminai contre le prévaricateur une bulle, recoiffant les i de leur point, & le sommant d’avoir à rentrer son char en son hostel, estables & escuries, faute de quoi, etc. « Dieu et mon droit ! » Le gueux ne surenchérit point, et nous n’en vînmes point à l’ordalie, qui m’eût immanquablement vu pourfendre le vilain comme geline estoit en broche.

Est-ce fini ? Non point. Défini notre pré carré, nous en usons en maîtres, et je manoeuvre avec virtuosité notre puissant véhicule (Clio 1,6 L, 5 portes ; genre 70 CV pour tracter une tonne de tôle et de plastique, 50 km/h dans les côtes à 2,5 %). Sauf que... sauf que cela suppose que la place d’à côté soit libre. Sinon, il faut se taper une rentrée en marche arrière, qui dans le contexte est, malgré l’assistante de direction, aussi facile, pour peu que votre voisin soit mal garé, que de parquer un char Leclerc à Carrefour un samedi matin en faisant patiner les chenilles, un coup à droite un coup à gauche, cliqueti cliqueta.

Or, la place est officiellement libre, ce qui signifie qu’elle est irrégulièrement occupée.

Un couple de septuagénaires, lui bedaine importante au volant d’une interminable berline grise, elle allure de Bernadette Chirac un soir de propagande aux pièces jaunes, s’en empare avec une sporadicité mal définie. Il se gare mal. Il ne voit rien. Il m’a contraint à érafler mon rétro, le jour où, lui rentrant moi sortant, il décida autoritairement de prendre place avant que je fusse sorti de la mienne. Cela nous eût tous deux facilité la tâche. Mais si j’attendais, c’est mon aile qui prenait : trompé par le vert sombre camouflé de ma charrette, invisible à ses yeux dans la pénombre du parking, il avançait avec l’autorité aveugle de l’éléphant somnambule. Broum-broum.

Un autre soir, nous trouvâmes la place remplie d’outils éparpillés, car deux jeunes gens cherchaient manifestement à dépanner la voiture d’une demoiselle ; et la réparation devait s’avérer plus compliquée que prévu. Vu leur entrain, il y a gros à parier qu’une demi-heure plus tard, la pauvre fille avait sous les yeux son véhicule entièrement réduit à l’état de puzzle de sept mille cinq cents pièces. L’engrenage de la mécanique. On sait comment ça commence, à tous les coups c’est l’delco, les vis platinées c’est un coup des vis platinées, passe-moi la clé de 12, et quand on s’aperçoit que sur les bagnoles modernes toutes ces choses-là ont disparu et qu’aucune prise ne s’offre à la clé de 12, on est ben dans l’beset. C’est là qu’il faut savoir ne pas s’entêter et composer un numéro de téléphone d’assistance après avoir fait le tour des publivores pour se le rappeler. Zéro huit cent machin truc bazar, Untel assistance bonjouuurrr ? Je vais vous dire : j’avais même la trouille qu’il ne leur vienne idée de vampiriser ma propre voiture pour réparer la leur. Voilà à quel climat d’obsession sécuritaire paranoïaque nous mène la propagande de l’Etat policier répressif : j’avais envie de leur taper dessus et c’est mal.

Mais passons... Depuis, chaque jour amène son lot de surprises. Matin, midi, soir, la place voisine de la nôtre peut s’orner d’un véhicule aléatoire, dans une logique qui définitivement m’échappe. Un jour la berline des vieux ; le lendemain un monospace immatriculé dans le Haut-Rhin ; une camionnette Iveco ; un 4x4. C’est un ballet. Et tous les jours ça grossit. A chaque retour, donc, le jeu consiste à deviner quel mastodonte gît désormais sur la place trois cent trois. Un trente-cinq tonnes slovène ? Un étalage ambulant de crémier du marché de Meaux ? Un Panzer VIb Königstiger ? Une remorque chargée de boeufs charolais ? Un planeur ? Le Charles de Gaulle ? Un raton laveur ?

Après tout, je m’en fous. Tant qu’on m’pique pas ma place !

L'aviation, tout simplement

Aujourd'hui, je me suis rendu à la fête aérienne de la Ferté-Alais. Il a plu. Nous sommes partis prématurément et je n'ai pas vu grand-chose. Encore moins qu'il y a deux ans où, déjà, le ciel s'était tellement laissé aller que le Spitfire, malgré toute la puissance de ses hélices contrarotatives, s'était embourbé sur la piste en herbe. Ce n'est pas très grave. L'aviation est éternelle et l'aérodrome de Cerny-la Ferté dominera encore longtemps la plaine.

Je vais donc parler de "mon" aviation. Mon aviation, c'est celle qui m'apparaît à la Ferté-Alais. Je m'y connais un petit peu. Juste le tout petit peu d'un quidam que les vieux coucous passionnent, qui sait en reconnaître un certain nombre, l'histoire de quelques-uns d'entre eux. Qui aime les voir voler. Juste ce qu'il faut pour se laisser prendre au jeu, se moquer des "envers du décor", du "revers de la médaille", regarder et rêver. Se laisser bercer par ce qui sera aux vrais connaisseurs, une collection de clichés. Mais je parie qu'il leur plaît que les gens comme moi s'y laissent prendre. Et moi cela me plaît aussi. Qu'est-ce que je risque d'y perdre ? Mon aviation, c'est juste pour le plaisir.

La Ferté-Alais, m'a-t-on dit, n'est pas un aérodrome, c'est un champ d'aviation. Sur un aéro-drome, les appareils courent. C'est du grec. Si j'ai bien tout compris, un champ d'aviation, c'est un lieu où tout est permis, si c'est de l'aviation. Lors du meeting, les avions sont alignés le long d'une seule piste. Mais à l'origine c'est un pré. Ce qui veut dire qu'on se pose dans le sens de son choix, celui qui correspond le mieux au vent. Sur l'aérodrome, la piste en ciment impose son axe, et si le vent est de travers, et bien on vole en crabe, et on subit. Quand on vole, c'est plus joli de se laisser porter par le vent que de le braver. La Ferté Alais est une île qui domine la plaine rongée par l'agro-industrie, et les "activités économiques", les dépôts logistiques géants, l'empire du camion. Une île hors du temps où l'on se plaît à croire que rien n'a changé, sous le hangar Latécoère. La Ferté Alais est un champ d'aviation : un champ où l'on cultive la légende.

L'aviation, ce n'est pas l'aéronautique et un aviateur, ce n'est pas exactement la même chose qu'un pilote. L'aviation, ce sont les temps héroïques. Les machines volantes qui s'enlèvent en crabe sous le vent de travers, dans un ronronnement clair. Deux roues à l'avant, une roulette sous la queue. Une, deux, ou trois ailes, droites. ça vole. Pas toujours bien vite. Un avion, c'est ça.

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 L'aviation est une histoire qui sent le bois, le cambouis, l'essence. Elle est artisanale, héroïque. Elle est française. La France est la patrie de l'aviation. Jusqu'en 1914, à l'exception du vol des frères Wright, toutes les premières ont lieu en France : le premier vol piloté de Farman, sur avion Voisin, la première liaison de ville à ville, les records d'altitude, les premiers passagers, les traversées célèbres. Les premières mitrailleuses sur les avions qui portent les premières cocardes, demoiselles au fuselage à claire-voie, aux ailes translucides que l'on tord pour virer. L'aviation est cocardière. Les aviateurs combattent avec panache, en uniforme élégant, volent avec grâce. Plus tard, les ingénieurs la tueront.  

L'aviation ! On ne pilote pas, on vole. L'avion est un prolongement de l'homme, ou mieux, une monture. Pas toujours facile à domestiquer. Chaque machine a son caractère, plus que ses "caractéristiques". L'aviateur l'enfourche, la prend en main, l'amène, docile, aux évolutions de son choix. De délicats biplans dansent dans le ciel. "Des Stradivarius", "des pianos de concert", nous dit le merveilleux speaker de la Fête aérienne : ce sont des Bücker 131 et 133. Ils évoluent lentement dans le chant de leurs vieux cylindres. Un tonneau lent, amoureusement fignolé; "là, c'est bien, ça rentre bien ce tonneau"... On devine les vieux ateliers, les hangars de tôle ondulée, les heures passées à démonter, nettoyer, polir les pièces brillantes bien que septuagénaires. On admire le fini de la machine, les délicats arrondis du fuselage, les mâts profilés, les hélices de bois précieux. Ces avions-là sont des monuments, des oeuvres d'art, ou plutôt, comme l'a dit le speaker, des instruments. On les fait voler comme on joue d'un violon : pour le plaisir de l'objet et de ce qu'il sait créer, par ses belles évolutions. Rapide, athlétique, ou délicieusement lent. On a le coeur étreint de bonheur, du bonheur de celui qui voit enfin de ses yeux un mythe qui a pris corps, quand on reconnaît le chant d'un moteur Merlin, ou celui plus rauque qui entraîne la silhouette légendaire d'un Messerschmitt 109. C'est l'Histoire de l'Aviation. C'est la légende.

L'avion de combat de 1940 est bien un véritable avion. L'artiste le dispute encore au technicien, Saint-Exupéry ne l'a-t-il pas piloté ? Il devait contrôler plus de cent instruments, nous dit-il. Cela tenait du clavier d'orgue plus que de Windows Vista. Sur le siège de cuir, on maniait tirettes, manches à boule, poignées de métal, tandis que l'hélice vous vissait dans l'océan d'un ciel de printemps. Avant de plonger dans le mortel ballet des poissons fous. Piqués, renversements, glissades, dérapages brutaux, tandis qu'à la sarabande des moteurs s'ajoutait le claquement des armes automatiques. C'est l'escalade. La mitrailleuse du Nieuport Bébé, et son chargeur de quarante-sept balles, sont devenues quatre, six, huit, aux bandes de mille projectiles traçants; puis un, deux, quatre canons de vingt, de trente millimètres; un roulement de tambour sous le capot a succédé au cliquetis des pétoires; on ne tire plus de vingt mètres mais de deux cents. Mais, comme au temps de Guynemer et de Fonck, on tombe encore du soleil, on place son avion dans l'axe de l'ennemi, pour déchirer la pureté du ciel d'une brève rafale. On danse toujours. On ne clique pas. De vrais hommes dans de vraies machines volantes se livrent des corps à corps. Quand la paix sera revenue, on volera ensemble. Car l'important, ce n'est pas de tuer, mais de faire voler les hommes en des machines, puisque, décidément, ils ne savent pas voler sans.

L'important, c'est de voler. Je ne sais pas piloter, et ne saurai jamais car j'ai peur. C'est du sol que j'admirerai la beauté du vol de l'avion. La pureté de ses lignes et le coeur de celui qui manie le manche. Qui se pénètre du respect, et du ciel, et de l'avion. L'aviation, c'est se risquer dans un milieu qui n'est pas le nôtre, et y rester le temps que l'on s'est fixé. Cela nécessite du respect; des rites et des sacrifices. Comme les longues années qui font revivre un vieil avion, retrouvé comme épave, et qui aujourd'hui inscrit de nouveau sur fond de ciel le galbe de son fuselage, tandis que chante son hélice.

Regardez ce Dewoitine D37. Comme son frère, que l'on voit souvent en meetings, aux couleurs suisses, c'est un de ces merveilleux avions du tout début des années trente. On ne marche pas encore vers la guerre, et l'aviation triomphante s'adonne au sport. L'homme vole, sur ces biplans ou monoplans parasol ventrus, tirés par un gros moteur en étoile dont les cylindres à nu étincellent. Admirez la courbe du fuselage rebondi, la pureté parfaite de l'aile posée, comme sur un jouet d'enfant, sur le poisson tout argenté. L'énorme moteur refroidi par air complète la ligne d'une beauté désuète. On est si loin des flèches bardées d'électronique, qui s'exécutent à cent cinquante kilomètres d'un clic sur une cible clignotante. Loin des bureaux de recherche développement, de la CAO, des images de synthèse et des modèles numériques, de l'optimisation des flux et de termes que je ne connais pas. Et pourtant. Regardez bien. De chaque côté de l'appareil, deux haubans entrecroisés relient entre eux les mâts qui soutiennent l'aile. On ne la voit pas sur la photo; mais quand vous verrez l'original, allez voir. Au point de croisement de ces haubans, ils sont reliés par une sorte de poulie. Une petite poulie de bois grosse comme deux noix. Cette poulie est impeccablement profilée en goutte d'eau. Je veux l'imaginer usinée à la main, délicatement, et si ce n'est (sans doute) pas le cas, qu'importe : voyez quelle recherche. Il y a une poulie en bois pour tenir les haubans de l'aile. Mais une poulie aérodynamique. Parce que l'aviation, c'est du travail soigné. C'est la main de l'artisan qui prendra tout le temps nécessaire pour bien faire.

C'est ainsi que l'homme vole en aimant voler. Bientôt, on ne pilotera plus. On s'assiéra comme dans un bus, dans une machine automatique qui nous translatera en ligne droite. Il n'y aura plus de hublots, dit-on, mais des écrans, projetant un paysage de synthèse, puisqu'on vole trop haut pour bien voir. Mais il y aura encore des avions et des aviateurs qui démarreront des hélices de bois, dans un bruit de tonnerre et une âcre fumée bleue, des Salis et des Stephen Grey, et qui voleront et qu'on regardera voler. Le coeur battra devant leurs arabesques et la mémoire de ces temps où il fallait être un peu bricoleur, un peu génial, un peu fou, et un peu sage, pour quitter le sol avec des ailes. Il y aura un speaker qui nous parlera de jeunes gens qui se tuaient en dansant dans leurs machines entre deux bancs de nuages, d'outils qui ressuscitent dans un vieux hangar un avion perdu, et de la naissance des hélicoptères qui commence quand monsieur hélicoptère invite mademoiselle hélicoptère à danser un tango. Il pleut, mais ça va pas nous empêcher de voler, il a dit. Non. Il a plu et les deux pieds dans la boue, ça ne m'a pas empêché de voler.

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