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13.09.2007

Une vieille maison

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une vieille maison.

Elle date du dix-huitième siècle. Elle est fort simple, un jeu de cubes sur lequel reposent les toits à faible pente. Un petit hangar de pisé, à droite. Un mur ceint la cour. Au fond, un grand jardin se déroule jusqu’à l’église, en pierre dorée, édifiée par Bossan. Les fenêtres au bord supérieur courbe signalent à l’œil averti l’édifice chrétien. Il s’agit de l’ancienne cure.

C’est là que vivaient mes grands-parents et je voudrais vous faire visiter cette maison, délicieusement vieillotte, telle qu’elle m’apparaît dans mes souvenirs, car il y a près de vingt ans qu’ils l’ont quittée. Depuis, elle a été rénovée. On y a taillé, plaqué, fait entrer en force des appartements modernes, lacéré la cour, et fait du jardin un terrain à lotir.

Mais autrefois, on poussait un portail de bois délabré, et sans un regard pour la vieille 2CV camionnette bleue qui vieillissait sous le hangar, on marchait sur les graviers de la cour vers la porte à demi-vitrée de la cuisine. A gauche, la porte du couloir était toujours fermée. Lorsqu’on est enfant, une porte toujours fermée, c’est un Interdit un peu mystique, car incompréhensible, on ne sait quelle vérité cachée, réservée aux grands. Pourtant, de l’intérieur, on se retrouvait facilement derrière cette porte et dans ce couloir. J’y reviendrai.

La cuisine dévoile le grand poêle de fonte, sur lequel ma grand-mère faisait cuire de gigantesques cocottes, des montagnes de crêpes, ou bien on ne sait quelles conserves, de fruits ou confitures. Les murs sont lisses, modérément d’aplomb, peints en vieux rose. Des tableaux pieux, dont une dédicace du cardinal Pacelli aux jeunes mariés, qui les garda saufs jusqu’à cinquante-neuf ans de mariage. Un carillon fait entendre, toutes les demi-heures, une ritournelle qui ne parvenait pas à agacer. Et le clocher faisait écho, ou bien le contraire. Le son clair, sinon grêle de cette cloche du village de Nandax, nous pouvions tous, nous les cousins, la reconnaître entre mille. La table : une vieille table fatiguée, sous la toile cirée criblée de traces de couteau, et au bout de laquelle se trouve un tiroir à la poignée patinée, où l’on rangeait la grosse boule de pain. Sur cette table, le soir, on posait de grandes assiettes à rayures colorées, et ma grand-mère y versait de la louche luisante une soupe au goût sans égal.

Et c’était bien, cette chaleur, dans la petite cuisine d’un autre siècle soigneusement close, sous la lumière jaune, au rythme des heures lentement battues par un clocher, et un carillon.

Poursuivons. Après la cuisine, c’était un grand couloir sombre, le long duquel on trouvait la petite salle de bains, endroit redouté des petits cousins car il s’y trouvait une pompe dont le déclenchement soudain et fort bruyant nous terrorisait. Puis, il y avait la Chambre du Cardinal. Nul, alors, n’eût osé mettre en doute la légende locale selon laquelle un cardinal y aurait, un soir, couché. Un archevêque de Lyon, venu à l’occasion de confirmations, probablement, si l’histoire est vraie. Rien moins qu’un Primat des Gaules donc. J’avoue mon ignorance absolue de la vérité. Tenons-nous-en donc à la belle histoire ; cette chambre s’ornait de quelques beaux meubles, dont une superbe armoire Louis XV, mais elle n’en servait pas moins, lorsque mon oncle – qui avait repris la ferme, sise à quelques encablures - tuait le cochon, de salle où entreposer des cochonnailles à diverses étapes de transformation.

La porte du fond s’ouvrait sur l’immense jardin, auquel on accédait également en passant, le long de la maison, par une porte redoutée car elle conduisait le long des ruches. Dans ce jardin, plutôt un champ potager aux larges cheminements d’herbe toute couverte de rosée, mon grand-père, alsacien de naissance, avait planté un mirabellier. L’or sucré de ses fruits répondait à celui du miel, et l’on se gavait, en saison, de mirabelles de Nandax.

Rentrons dans la maison. Revenons par le couloir, la cuisine, et prenons l’autre porte, qui s’ouvre à notre droite. Elle ouvre sur un petit vestibule qui donne sur une salle à manger, bien ordinaire, la salle ennuyeuse pour les enfants que nous étions. Un mobilier à cent autres pareil, la perspective d’interminables repas où les haricots verts étaient moins rares que les frites, bref, c’était là où on ne s’amusait pas. D’ailleurs, on ne s’y rendait guère que le dimanche ; le vrai coeur de la maison, c’était la cuisine.

Une autre porte permettait de descendre à la cave, une cave voûtée où l’on nous menait rapidement voir qu’un cul de sac coupait court à tous les rêves de souterrains. Des alignées de pommes de terre, une cage à fromages exhalant un parfum bien rural, garnie des petits fromages ronds préparés par ma tante. Une cave de campagne.

Deux marches, une antique porte de bois aux contours tout usés menaient à l’escalier d’où l’on accédait aux chambres. Plus vieillottes encore que tout le reste, pauvrement meublées, mais on aimait s’y endormir, dans le silence du village, à peine troublé par l’inévitable clocher. Les heures de nuit tintaient dans une paix immense, sous les édredons de plume, dans les chambres d’autrefois au papier peint jaune, aux lampes de verre démodées, aux commodes patinées. Parfois, le cri d’un animal nocturne, qui ne nous troublait pas. Nos parents nous rassuraient, ce n’était que la campagne qui vivait autour de nous, de sa respiration ample et profonde, rassurante. Et toute notre ascendance paysanne ressurgissait pour bercer un sommeil sans cauchemars.

Revenons au rez-de-chaussée. Du petit vestibule, s’ouvre un second couloir parallèle au premier, dallé de pierre. Des pelles de boulanger sont accrochées au mur, les plus grands des cousins, qui l’ont appris de leur père, sont tout fiers d’apprendre aux plus jeunes que cela sert à enfourner le pain.

Ce corridor numéro deux mène à une vaste salle. Elle est nimbée d’une aura particulière car c’est cette partie de la cure « qui n’est pas aux grands-parents ». On a donc le droit d’y aller sans l’avoir tout en l’ayant, et bien sûr on y va. Il s’y trouve une cheminée bouchée, une énorme bibliothèque au fronton de laquelle des lettres sculptées proclament « Un bon livre est un bon ami » - lettres avec lesquelles j’entrepris, à sept ans, d’apprendre à lire à mon cousin qui en avait six. Et puis un harmonium.

Un très vieux et vénérable harmonium, qui ne proférait des sons couinards qu’au prix d’un pédalage des plus énergiques, son vaguement modulé lorsque nous tirions au petit bonheur les boutons de porcelaine aux inscriptions cabalistiques. Tous les cousins ont cherché sur ce clavier une vocation de virtuose, sans grand succès. Mais un instrument de musique dans une salle à demi interdite, c’est plus qu’une attraction : une divinité. La faveur d’aller jouer un peu sur l’harmonium n’était pas toujours accordée. Surtout quand grand-père faisait sa sieste dans sa chambre, voisine. Il ne couinait pourtant pas très fort, l’harmonium. Même quand nous nous mettions debout sur les pédales.

Il ne reste plus rien de toutes ces pièces si chargées de souvenirs, de souvenirs doux comme une nuit sous un mol édredon, dans le silence paisible du bocage. On n’a conservé de la cure dix-huitième que les quatre murs, délimité deux appartements fort modernes, érigé des villas dans le jardin, arraché le mirabellier.

On ne tue plus le cochon, il n’y a plus de ruches, plus d’harmonium, plus de poêle de fonte, plus de chambre du Cardinal. La cave est condamnée.

Mais si vous passez dans la rue principale de Nandax, vous verrez peut-être encore, appuyés contre ce qui fut le mur du fond du jardin, deux morceaux de châssis de bois et de grillage. C’est sans doute mon grand-père qui les utilisait. Un tout petit bout de cette vie d’un autre siècle qui ne veut pas tout à fait mourir.

Au clocher de pierre dorée, le tintement de la cloche sur le paysage bocager nous est toujours familier.

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Commentaires

Bonjour Cyrille,

très bon texte.
Que de souvenirs vécus par tant de cousins et cousines chez Grand Père et Grand Mère.
Bravo !!

Ecrit par : Brunp | 19.09.2007

Bravo, les souvenirs ressurgissent, j'ai encore la chance de passer régulierement devant la cure, lorsque je vais voir Maman.

J'ai très peu dprmi à la cure, j'habitais trop près, mais je me souviens très bien de la pompe à la salle de bain

Merci à toi pour ce retour en enfance

Ecrit par : nover | 19.09.2007

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