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13.09.2007
Les petites tranches de petite vie
La tranche de vie est un genre littéraire, et cinématographique, passablement éculé. C’est d’ailleurs plus un poncif de l’évocation que de la concrétisation réelle. Quelques films célèbres, caricaturés par Gotlib, en ont dissuadé les réalisateurs. On laisse à une littérature pour enfants bon marché l’inévitable scène de l’alpiniste qui dévisse et revoit « toute sa vie défiler en quelques secondes » avant que, naturellement, un vaillant mousqueton résiste à son poids et, cinq mètres plus bas, sauve la vie de l’infortuné.
Autrement, on ne saurait pas qu’en pareil cas, on revoit toute sa vie en quelques secondes et tout et tout.
Grâce à ces miraculés et à leurs mousquetons, le genre existe, et je puis à mon tour en exploiter la veine, mais dans le désordre chronologique le plus complet. Loin des angoissants ravins alpins, je vais conter quelques-uns de ces épisodes qu’on relate entre la poire et le fromage, ou dans la queue du cinéma, introduits par « j’me rappelle toujours... »
Episode un. Décor : un petit village quelque part sur la route entre La Rochelle et Limoges. J’y étais conduit par un collègue, et avant ce village se trouvait une longue ligne droite. Puis, à l’entrée, encadré par des pilastres vantant le fleurissement municipal, un suicidaire passage pour piétons. Une silhouette se tenait là, dans l’attente d’une fenêtre dans le pourtant fluide trafic, qui lui permît de tenter l’aventure de rejoindre l’autre rive. Aussi, mon collègue ralentit et s’arrêta pour lui céder la voie.
Nous vîmes alors un extraordinaire bonhomme, centenaire à plus de quatre vingt cinq pour cent, portant complet veston sombre et feutre noir, canne à la main, passablement voûté, s’engager sur le passage avec la lenteur majestueuse d’un chef de file des anciens combattants de quatorze un onze novembre, et nous adresser un large sourire ainsi qu’un non moins ample salut du chapeau.
Aussi loin que porte ma mémoire trentenaire, c’est bien la seule fois où j’aie vu un salut du chapeau s’adresser dans ma direction (certes, la nôtre, plutôt, en l’occurrence). Et c’était bien, ce geste, qui tenait sans doute un peu de la surprise de voir deux « jeunes de maint’nant », si pressés, prendre le temps de céder le passage à un vieux du village ; mais aussi, et bien plus encore, d’une politesse du siècle passé, venu du salut de l’épée du mousquetaire, ou de l’étiquette de Versailles et que sais-je. Entre le conducteur et le piéton, étaient passés le courant du respect d’antan, celui où l’on se gênait pour l’autre, au nom d’usages perdus, mais par qui la rencontre de deux inconnus laissait une trace. La preuve ; six ans plus tard, alors que mon bon vieux regarde peut-être ce monde de plus haut, je me souviens de son regard, et de son chapeau.
Tranche numéro deux.
C’est un petit village isolé. Tellement isolé qu’il est abandonné. Il s’appelle Aurelle. Pour le trouver, il faut descendre, tout au fond d’un vallon, par un sentier muletier, traverser un ruisseau, et enfin, déboucher entre ses quelques maisons perdues dans le bois. Plusieurs sont en ruine. D’autres patiemment remises en état par une association. On le trouve plus facilement sur Internet que depuis la route la plus proche, car il possède la plus petite église romane encore debout, et Google répond. Un site offre donc une jolie visite virtuelle. Aurelle se trouve dans une vallée qui borde par le sud le plateau d’Aubrac. L’endroit était, dit-on, peuplé par les Ligures. Qui donc avait pu les repousser jusque dans ce repli perdu, à la terre ingrate, où ne vient guère que le châtaignier ? L’église est romane et date pourtant du XIVe, c’est dire que les idées avaient mis quelque temps à circuler. Elle offre un bel appareillage de pierre, un petit autel, des traces de badigeon jaune. Des générations de pauvres paysans ont prié là. Fiers sans doute quelque jeune fût revenu, quelque maçon passé par là pour édifier un sanctuaire, à l’austère beauté rustique, bien à l’image du petit bourg de schiste écrasé sous la lauze.
Puis ils sont allés au four, cuire un pain de seigle mêlé de châtaigne pilée, ont traîné les lourds sabots sur les terrasses désormais perdues dans les hêtres. Autour du village, ils sont les rois, ces arbres au feuillage dense, ils ont noyé la vallée, les champs, les petites rues. Çà et là, un châtaigner, énorme et noueux comme un vieux génie, borne un pré disparu. On vivait ici grâce à lui, par lui. Il demeure seul.
Quelle vie !
Depuis 1948 le hameau est déserté. Il appartient à la commune de Verlac, Verlac où se trouve le cimetière, et une autre église romane. Nous arpentions donc le vieux cimetière quand une tombe nous frappa. Quatre enfants d’une même famille étaient morts en deux ans, entre 1932 et 1934. Nous restâmes quelques instants à conjecturer les causes. Un groupe s’approcha, une septuagénaire nous demanda si nous avions ici quelque ancêtre. Non, nous nous demandions juste ce qui... « Oui. C’étaient mes frères et soeurs. De quoi sont-ils morts ? Du croup. Hé oui, en ces temps-là... »
Elle, avait connu ces temps-là, et l’épidémie qui fauche une fratrie. Elle me parut alors surgir du fond des siècles, si médiévale me paraissait la tragédie. La diphtérie frappe et tue quatre enfants dans une maison, au fond d’une vallée. Non. C’était bien mil neuf cent trente deux...
De quoi parlerons-nous la prochaine fois ?
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