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13.09.2007
L'aviation, tout simplement
Aujourd'hui, je me suis rendu à la fête aérienne de la Ferté-Alais. Il a plu. Nous sommes partis prématurément et je n'ai pas vu grand-chose. Encore moins qu'il y a deux ans où, déjà, le ciel s'était tellement laissé aller que le Spitfire, malgré toute la puissance de ses hélices contrarotatives, s'était embourbé sur la piste en herbe. Ce n'est pas très grave. L'aviation est éternelle et l'aérodrome de Cerny-la Ferté dominera encore longtemps la plaine.
Je vais donc parler de "mon" aviation. Mon aviation, c'est celle qui m'apparaît à la Ferté-Alais. Je m'y connais un petit peu. Juste le tout petit peu d'un quidam que les vieux coucous passionnent, qui sait en reconnaître un certain nombre, l'histoire de quelques-uns d'entre eux. Qui aime les voir voler. Juste ce qu'il faut pour se laisser prendre au jeu, se moquer des "envers du décor", du "revers de la médaille", regarder et rêver. Se laisser bercer par ce qui sera aux vrais connaisseurs, une collection de clichés. Mais je parie qu'il leur plaît que les gens comme moi s'y laissent prendre. Et moi cela me plaît aussi. Qu'est-ce que je risque d'y perdre ? Mon aviation, c'est juste pour le plaisir.
La Ferté-Alais, m'a-t-on dit, n'est pas un aérodrome, c'est un champ d'aviation. Sur un aéro-drome, les appareils courent. C'est du grec. Si j'ai bien tout compris, un champ d'aviation, c'est un lieu où tout est permis, si c'est de l'aviation. Lors du meeting, les avions sont alignés le long d'une seule piste. Mais à l'origine c'est un pré. Ce qui veut dire qu'on se pose dans le sens de son choix, celui qui correspond le mieux au vent. Sur l'aérodrome, la piste en ciment impose son axe, et si le vent est de travers, et bien on vole en crabe, et on subit. Quand on vole, c'est plus joli de se laisser porter par le vent que de le braver. La Ferté Alais est une île qui domine la plaine rongée par l'agro-industrie, et les "activités économiques", les dépôts logistiques géants, l'empire du camion. Une île hors du temps où l'on se plaît à croire que rien n'a changé, sous le hangar Latécoère. La Ferté Alais est un champ d'aviation : un champ où l'on cultive la légende.
L'aviation, ce n'est pas l'aéronautique et un aviateur, ce n'est pas exactement la même chose qu'un pilote. L'aviation, ce sont les temps héroïques. Les machines volantes qui s'enlèvent en crabe sous le vent de travers, dans un ronronnement clair. Deux roues à l'avant, une roulette sous la queue. Une, deux, ou trois ailes, droites. ça vole. Pas toujours bien vite. Un avion, c'est ça.

L'aviation est une histoire qui sent le bois, le cambouis, l'essence. Elle est artisanale, héroïque. Elle est française. La France est la patrie de l'aviation. Jusqu'en 1914, à l'exception du vol des frères Wright, toutes les premières ont lieu en France : le premier vol piloté de Farman, sur avion Voisin, la première liaison de ville à ville, les records d'altitude, les premiers passagers, les traversées célèbres. Les premières mitrailleuses sur les avions qui portent les premières cocardes, demoiselles au fuselage à claire-voie, aux ailes translucides que l'on tord pour virer. L'aviation est cocardière. Les aviateurs combattent avec panache, en uniforme élégant, volent avec grâce. Plus tard, les ingénieurs la tueront.
L'aviation ! On ne pilote pas, on vole. L'avion est un prolongement de l'homme, ou mieux, une monture. Pas toujours facile à domestiquer. Chaque machine a son caractère, plus que ses "caractéristiques". L'aviateur l'enfourche, la prend en main, l'amène, docile, aux évolutions de son choix. De délicats biplans dansent dans le ciel. "Des Stradivarius", "des pianos de concert", nous dit le merveilleux speaker de la Fête aérienne : ce sont des Bücker 131 et 133. Ils évoluent lentement dans le chant de leurs vieux cylindres. Un tonneau lent, amoureusement fignolé; "là, c'est bien, ça rentre bien ce tonneau"... On devine les vieux ateliers, les hangars de tôle ondulée, les heures passées à démonter, nettoyer, polir les pièces brillantes bien que septuagénaires. On admire le fini de la machine, les délicats arrondis du fuselage, les mâts profilés, les hélices de bois précieux. Ces avions-là sont des monuments, des oeuvres d'art, ou plutôt, comme l'a dit le speaker, des instruments. On les fait voler comme on joue d'un violon : pour le plaisir de l'objet et de ce qu'il sait créer, par ses belles évolutions. Rapide, athlétique, ou délicieusement lent. On a le coeur étreint de bonheur, du bonheur de celui qui voit enfin de ses yeux un mythe qui a pris corps, quand on reconnaît le chant d'un moteur Merlin, ou celui plus rauque qui entraîne la silhouette légendaire d'un Messerschmitt 109. C'est l'Histoire de l'Aviation. C'est la légende.
L'avion de combat de 1940 est bien un véritable avion. L'artiste le dispute encore au technicien, Saint-Exupéry ne l'a-t-il pas piloté ? Il devait contrôler plus de cent instruments, nous dit-il. Cela tenait du clavier d'orgue plus que de Windows Vista. Sur le siège de cuir, on maniait tirettes, manches à boule, poignées de métal, tandis que l'hélice vous vissait dans l'océan d'un ciel de printemps. Avant de plonger dans le mortel ballet des poissons fous. Piqués, renversements, glissades, dérapages brutaux, tandis qu'à la sarabande des moteurs s'ajoutait le claquement des armes automatiques. C'est l'escalade. La mitrailleuse du Nieuport Bébé, et son chargeur de quarante-sept balles, sont devenues quatre, six, huit, aux bandes de mille projectiles traçants; puis un, deux, quatre canons de vingt, de trente millimètres; un roulement de tambour sous le capot a succédé au cliquetis des pétoires; on ne tire plus de vingt mètres mais de deux cents. Mais, comme au temps de Guynemer et de Fonck, on tombe encore du soleil, on place son avion dans l'axe de l'ennemi, pour déchirer la pureté du ciel d'une brève rafale. On danse toujours. On ne clique pas. De vrais hommes dans de vraies machines volantes se livrent des corps à corps. Quand la paix sera revenue, on volera ensemble. Car l'important, ce n'est pas de tuer, mais de faire voler les hommes en des machines, puisque, décidément, ils ne savent pas voler sans.
L'important, c'est de voler. Je ne sais pas piloter, et ne saurai jamais car j'ai peur. C'est du sol que j'admirerai la beauté du vol de l'avion. La pureté de ses lignes et le coeur de celui qui manie le manche. Qui se pénètre du respect, et du ciel, et de l'avion. L'aviation, c'est se risquer dans un milieu qui n'est pas le nôtre, et y rester le temps que l'on s'est fixé. Cela nécessite du respect; des rites et des sacrifices. Comme les longues années qui font revivre un vieil avion, retrouvé comme épave, et qui aujourd'hui inscrit de nouveau sur fond de ciel le galbe de son fuselage, tandis que chante son hélice.
Regardez ce Dewoitine D37. Comme son frère, que l'on voit souvent en meetings, aux couleurs suisses, c'est un de ces merveilleux avions du tout début des années trente. On ne marche pas encore vers la guerre, et l'aviation triomphante s'adonne au sport. L'homme vole, sur ces biplans ou monoplans parasol ventrus, tirés par un gros moteur en étoile dont les cylindres à nu étincellent. Admirez la courbe du fuselage rebondi, la pureté parfaite de l'aile posée, comme sur un jouet d'enfant, sur le poisson tout argenté. L'énorme moteur refroidi par air complète la ligne d'une beauté désuète. On est si loin des flèches bardées d'électronique, qui s'exécutent à cent cinquante kilomètres d'un clic sur une cible clignotante. Loin des bureaux de recherche développement, de la CAO, des images de synthèse et des modèles numériques, de l'optimisation des flux et de termes que je ne connais pas. Et pourtant. Regardez bien. De chaque côté de l'appareil, deux haubans entrecroisés relient entre eux les mâts qui soutiennent l'aile. On ne la voit pas sur la photo; mais quand vous verrez l'original, allez voir. Au point de croisement de ces haubans, ils sont reliés par une sorte de poulie. Une petite poulie de bois grosse comme deux noix. Cette poulie est impeccablement profilée en goutte d'eau. Je veux l'imaginer usinée à la main, délicatement, et si ce n'est (sans doute) pas le cas, qu'importe : voyez quelle recherche. Il y a une poulie en bois pour tenir les haubans de l'aile. Mais une poulie aérodynamique. Parce que l'aviation, c'est du travail soigné. C'est la main de l'artisan qui prendra tout le temps nécessaire pour bien faire.
C'est ainsi que l'homme vole en aimant voler. Bientôt, on ne pilotera plus. On s'assiéra comme dans un bus, dans une machine automatique qui nous translatera en ligne droite. Il n'y aura plus de hublots, dit-on, mais des écrans, projetant un paysage de synthèse, puisqu'on vole trop haut pour bien voir. Mais il y aura encore des avions et des aviateurs qui démarreront des hélices de bois, dans un bruit de tonnerre et une âcre fumée bleue, des Salis et des Stephen Grey, et qui voleront et qu'on regardera voler. Le coeur battra devant leurs arabesques et la mémoire de ces temps où il fallait être un peu bricoleur, un peu génial, un peu fou, et un peu sage, pour quitter le sol avec des ailes. Il y aura un speaker qui nous parlera de jeunes gens qui se tuaient en dansant dans leurs machines entre deux bancs de nuages, d'outils qui ressuscitent dans un vieux hangar un avion perdu, et de la naissance des hélicoptères qui commence quand monsieur hélicoptère invite mademoiselle hélicoptère à danser un tango. Il pleut, mais ça va pas nous empêcher de voler, il a dit. Non. Il a plu et les deux pieds dans la boue, ça ne m'a pas empêché de voler.
17:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : aviation, ferté alais, fete aérienne, pensées



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