02.01.2012

Et la pluie se mit à tomber

C’est compliqué, en fin de compte.

Aujourd’hui, 2 janvier, nous nous sommes appliqués à bien redémarrer l’année. Nous avons fait du ménage, du rangement, et plein de choses utiles, tout en laissant nos foies et nos estomacs se remettre de la tourmente. La journée a été calme, très calme, parfaitement horizontale comme un lendemain de fête de grandes personnes. On a rangé tous les cadeaux dans les placards et sur les étagères, fait la vaisselle, et passé sur cette journée le gris bien propre du quotidien.

Nous avons pensé non sans un peu de découragement au travail qui reprend demain. Nous avons pensé avec un peu moins d’enthousiasme à nos nombreux projets. Bien sûr, c’est la fin des vacances, la fin du temps qui nous appartient, où tout est possible. C’est le moment du bilan, du constat qu’on n’a pas fait tout ce qu’on s’était promis et que la prochaine fois est bien loin. Quand l’anxiété est la compagne du quotidien, chaque journée est un long chemin pierreux. On ne peut se réconforter en regardant au loin.

C’est une fois de plus la peur glaçante de l’ordinaire et la tentation bien vaine de regarder en arrière.

A midi, j’ai mordu dans un canapé survivant du réveillon, extrait de sa retraite frigorifique. Proust aurait tiré des pages de ce qui s’en est suivi. Il ne m’en a pas fallu autant pour savoir où m’avait transportée cette bouchée de rillette de saumon. Pendant deux ou trois secondes, j’étais l’hôte qui a tout installé, orné la table, disposé les plats, et par une organisation judicieuse achevé ses préparatifs quelques minutes avant l’heure d’arrivée convenue avec ses invités, et qui s’en salarie d’un toast dérobé à l’un des plats délicieusement surchargés ; et je me suis senti envahi de la même profonde satisfaction profonde que l’on éprouve à l’idée de la fête qui s’annonce.

Encore tout surpris de l’ivresse de ce voyage dans le temps, je retouchai rudement terre.

Voilà ce qui arrive à force de le vouloir. A force de se cabrer devant le morne écoulement des jours que nous promet, désormais, le calendrier. A force de croire d’une manière désespérée et infantile aux sortilèges, à ceux qui font que quatre jours dans l’année, le temps cesse d’être gris-bleu pour devenir or et pourpre, et de ne pas vouloir revenir au gris bleu, on finit par tendre si bien la main éperdue vers un mirage qu’un beau jour on le saisit - et on l’a bien saisi puisqu’on le sent aussitôt glisser entre ses doigts.

Pourquoi la fête est-elle finie ? Qu’est-ce qui nous interdit de recommencer ? De relancer des invitations et de faire si nous le voulons un menu de réveillon même le dix, le vingt janvier, ou le 15 mars ? C’est si absurde que ce soir j’ai une fois de plus branché la guirlande du sapin. Mais je n’ai pas glissé dans la chaîne le disque des Cantates de l’Avent ou de l’Oratorio de Noël. Nous pouvons refaire la fête. Nous ne pouvons pas rejouer Noël. Je ne peux que faire semblant, pathétique, tout disposer comme si c’était demain, et c’était hier.

C’est l’une des premières déceptions que l’enfant doit apprendre. On lui explique que « ça ne serait pas aussi beau si c’était tous les jours ». En fait, on n’en sait rien du tout et on lui apprend juste la résignation, et la frustration. Il expérimente cette réalité terrible : les dates passées sont chargées de la magie qu’on aurait voulu leur trouver, même si elle n’y était pas. On se souvient non pas du Noël qui a été, mais d’un Noël abstrait toujours parfait, d’un absolu d’or et d’étoiles sous la neige scintillante. On ne voit rien devant soi qui s’y compare si peu que ce soit. On ne peut se résoudre à ce qu’il soit passé si vite.

C’est vrai que l’on peut se construire un quotidien moins morne et moins passif. C’est vrai que l’ordinaire n’est pas forcément le rata de l’armée. Il reste l’ordinaire et le choc est décidément trop rude. Cet inévitable cafard du 2 janvier nous renvoie avant tout à ce terrible constat : nous avons perdu une ligne de la formule magique et chaque année nous récitons en vain le fragment qui nous reste.

Et toute l’année, sans magie, est aussi triste qu’un conte sans fées.

01.01.2012

Une de plus vers la fin du monde... ou le début d'un autre monde ?

Hier soir, c’était le réveillon du jour de l’An. Elle est arrivée par surprise, cette fin d’année, parce que nous avons vécu un automne chargé, et pour trancher avec l’état d’esprit ambiant, riche. Chance ou autre chose, nous avons semé et nous pouvons donc vivre ce changement de millésime dans l’indifférence. Nous n’attendrons pas de lui qu’il apporte, comme un dieu primitif, l’abondance, la prospérité, ou même la pureté de la page blanche à lui tout seul. Au fait, c’est la crise et ce sera encore pire, nous dit-on. Il n’y a rien à espérer de 2012, c’est l’antienne à la mode, clairvoyante et responsable, aussi, qu’importe le passage, le beau chiffre neuf qui remplace l’ancien, flétri, usé par des gelées qui d’ailleurs n’ont pas vraiment eu lieu.

C’est le premier janvier après-midi. Ceux qui fêtent le jour de l’An même par un nouveau banquet prolongent la fête sans plus y croire. C’est l’heure du calme et du quotidien qui reviennent doucement, du scrabble et du Trivial pursuit devant des bouteilles de Perrier et les derniers restes de la dernière bûche. Les enfants ont disparu dans leurs chambres s’étourdir avec leurs nouveaux jouets pour oublier que c’est la rentrée mardi. S’ils ont reçu un jeu de société, ils sont tout fiers d’y jouer avec les grandes personnes. Qui ne sont pas mécontentes au fond de manier à leur tour de jeu des cartes colorées et des lapins en plastique plutôt que d’affronter un chevalet sur lequel on lit WPOQRSZ ou de se triturer les méninges pour savoir qui donnait la réplique à Lauren Bacall dans un film qui fit un tabac en 1949.

La fête, celle qui remplissait le cœur de joie, c’était il y a une semaine. Le grand concours de morosité criarde a déjà commencé, chacun joue à s’écrire des « bonnes résolutions » du genre « ne pas me suicider à cause de l’emploi que j’aurai perdu », on se dirige vers la nouvelle année à reculons et le dos courbé.

Bien courbé parce qu’on va subir et qu’il faut se remplir les bajoues tant que c’est encore possible. Les Occidentaux, en ces temps de crise, ont tenu à s’offrir massivement les cadeaux les plus symboliques d’une prospérité effrénée : des joujoux high-tech, des tablettes, des smartphones, des consoles. Surtout ne rien changer. Surtout ne rien anticiper. Surtout préserver jusqu’au bout l’illusion. Sur le Titanic, nos concitoyens n’auraient pas décollé du bar.

 Surtout ne pas se dire qu’une année, comme une vie, c’est aussi ce que l’on en fait. Ce qui inclut, naturellement, la façon de vivre ce qu’il faudra subir. Mais aussi de construire, de prévoir, de créer, de penser même (oh le gros mot !) entre deux épisodes subis. De faire autre chose qu’attendre passivement le prochain épisode de la crise ou de la fin du monde.

On a choisi autre chose. On verra bien combien de temps ça résiste. Pour l’instant, ça nous fait du bien. Si, si, je vous assure, ça fait du bien de reprendre sa vie en main et d’abord en pensée, de mettre en cohérence les idées et les actes. En attendant, le jour de l’An sera un non-événement. Le 2 janvier ne sera pas le terrible jour du retour au morne ordinaire.

Ça non. L’ordinaire se fera-t-il extraordinaire ? Ou cessera-t-il juste d’être morne ?

C’est chacun de nous qui voit.

Il peut, vous savez. En tout cas, même s’il l’a complètement oublié, il a le droit.

29.09.2011

Debussy : Images et autres oeuvres choisies

Certaines œuvres de Debussy sont intitulées « Images ».

Le mot est bien choisi. Il est des œuvres musicales qui, immanquablement, font surgir des images devant le regard. Qu’il s’agisse d’un souvenir flou associé par le jokari du cerveau parmi sa bibliothèque, de tableaux, de scènes mystiques. Debussy, lui, est impressionniste. Oh, je le dis tout de suite, peu m’importent les sourcils froncés des Académies. Cette note n’est pas destinée aux étudiants en histoire de l’art.

Au musée Marmottan-Claude Monet, on diffuse « La mer » dans la salle qui expose « Impression, soleil levant ». Je n’ai donc pas tout à fait tout faux.

Et puis quand bien même, c’est mon ressenti, et s’il ne vous plaît pas, vous êtes toujours libres d’imprimer l’en-tête de ce blog et de le photographier déposé dans un bocal de pipi. Je vous enverrai un mail agressif et vous ferez le buzz, en champion de la liberté d’expression.

Disque 1 : Prélude à l’après-midi d’un faune

Prélude à l’après-midi d’un faune. Pas un faune de légende romaine ; un faune antique, oui mais plutôt une vieille statue ébréchée, somnolente au milieu du jardin. Les sonorités sont vaporeuses et lourdes, bourdonnantes, comme la chaleur d’un midi d’été chargé d’abeilles, dans le lierre qui tapisse le piédestal. Elles tournent et boulent comme l’air qui monte en colonnes torses, et la lumière écrase les massifs secs, les allées poudroyantes. Jaunes passés, gris ardoise, bleu et vert d’eau du vieux bassin. Rêverie somnolente de pierre brûlante, des bribes d’images voltent, pesantes, et composent un tableau brumeux, mais qui s’impose, tendu sur l’écran mental. Les thèmes langoureux entrent en moi comme un souffle de ce vent d’une chaleur de forge, qui accable le rêveur en été. Me voilà figé comme le faune dans ces pensées qui voltigent sans but, épuisées avant d’avoir pris quelque essor. Et cette musique tout entière est jaune, vous souvient-il de cette vieille poésie dans un livre pour enfants, elle s’appelle « La grille est toute blanche », et c’est écrit : « Jaune aussi, le vieux faune ». Jaunes aussi, la poussière, l’allée, la chaleur, le tournoiement de l’air,

Valse mélancolique et langoureux vertige.

Aïe, je suis grillé, quelqu’un l’a fait avant moi !

Disque 2 : Suite bergamasque - Clair de lune

A présent c’est un piano qui goutte ses perles dans le jardin assoupi. Elles sont bleues comme le dallage du bassin, l’architecture classique, austère et froide des années vingt et trente. Comme ces portiques de pierre que l’on voit dans les roseraies, au-dessus de petits ponts à la ligne « asiatique » épurée, entre rosiers et Bauhaus, et le bleu se mue en un brillant de métal comme l’esthétique de ces temps prémodernes. L’eau est froide, transparente comme un rai de lune et porte sur des vaguelettes, ses paillettes de feuilles jaunes qui n’iront pas jusqu’à la mer. Le merle pose à son tour sa beauté sobre au pignon et un soleil de mil neuf cent vingt sombre derrière les bambous. Les silhouettes blanches et grises glissent dans l’allée, s’estompent et rient, le piano danse à son tour ce crépuscule. C’est fini.

Disque 3 : Sonate pour flûte et harpe

Le piano reprend de lentes gouttelettes sous la lune levée derrière le manoir. Une flûte lui donne la réplique, lente et cotonneuse comme le vol de cette chouette blafarde au clocher. Elle est jaune elle aussi, mais jaune si pâle et bordée d’argent, l’argent du piano et de la harpe qui lisèrent les rais. Une ombre se glisse, un insomniaque, il n’a rien à perdre alors il a descendu le grand escalier, ouvert les volets d’une porte-fenêtre de la vieille salle, il est descendu sur la terrasse, puis dans le jardin. Il frissonne du sel de l’interdit, marche en silence, rasséréné fantôme. Il guette, il quête les bruits, une fouine sur le gravier, un chat au profil découpé sur le mur. Des nuages roulent et s’ourlent sous la voûte, dévorés par les arbres qui tendent au ciel leurs bras emblafardis de lune. Le faune, les vasques, les cyprès, tout s’allonge, tout tend à la lune sa hauteur mystique et le veilleur malgré lui, à son tour, s’étire en colonne blanche à toucher les cieux en mouvement.

Le clair de lune frappe la façade rose, les ardoises bleues, touche le pignon, fait scintiller le zinc. Le manoir dort de tous les yeux fermés de ses volets clos, en paix profonde. Le promeneur sourit, entreprend un menuet dans une allée, bondit, léger chat, revanchard qui se rit des dormeurs qui ne vivront pas cette transe. Manoir, parc, lune, ciel et nuages - tout cela n’est que pour lui !

La chouette au pignon l’approuve. Et les nuages accourent du bout de l’horizon ; ils viennent des plaines lointaines, de l’océan caché au-delà des haies et des champs. Ils ont couru sur les meules de Monet, sur la Seine de Sisley, sur Vétheuil et sur l’Argenteuil des peintres, ils ont bercé Combray et Méséglise, ils dansent maintenant leur ronde, sur l’insomniaque allongé sur son banc de pierre, qui les regarde sans fin. Le clocher a sonné un coup. Ce qui n’apprend rien, hormis que le temps a choisi, lui aussi, de suivre la route ouatée de la flûte. La lune éclate sur les nuages en cent, en mille fichus d’or pâle, le vent se lève et secoue les feuilles - il s’apaise aussi vite. Les nuées se déchirent et le piano sème au ponant les étoiles, vite, brillantes comme lui. L’insomniaque rentre au manoir à reculons ; il referme la fenêtre, pousse vite un fauteuil dans le rai de lune et s’y endort, il vole sur un nuage et la lune le souffle.

Paix.