16.04.2008

Il s'appelait Amédée (2)

« Passé au 158e Régiment d’Infanterie le 30 septembre 1915 ». Cette ligne expédiait Amédée Cognet en Artois.

Il n’y a guère que deux possibilités de lire le mot « Artois » de nos jours. D’abord pour évoquer un match du Racing Club de Lens. Ensuite pour l’accoler au chiffre 1915.

Mil neuf cent quinze, l’année terrible, l’année vaine. Aux yeux des hommes, partis pour deux mois, il y a longtemps, si longtemps que la guerre dure. A nos yeux, il reste longtemps, si longtemps avant qu’elle ne s’achève. 1915 est surtout l’année des offensives manquées. Du sanglant apprentissage du front fortifié, inviolable. L’Artois : tranchées sommaires, barbelés, escalades mortelles de buttes transformées en citadelles de boue. Squelettes torturés des machineries de mine. Au-dessus du monde noir des galeries et des fosses, le monde terreux des tranchées et des boyaux.

Souchez se trouve là. On y est encadré de collines, de ces crêtes allongées qui commandent la plaine, qui empêchent de déferler sur le bassin minier de Lens et de Douai. Au printemps, la première colline, celle de Lorette, a été prise. On a dévalé la pente et emporté, pied à pied, pierre à pierre, le village, transformé par les Allemands en cuvette inondée, hérissée de mitrailleuses. Maison après maison, rue après rue, mort après mort.  

Fin septembre 1915 arrive. Depuis le mois de juin, le front n’a pas progressé de plus d’un kilomètre. Les Français sont maîtres des défenses du village en ruine, ils ne sont pas très loin de déboucher dans les faubourgs miniers, mais depuis les buttes à l’Est, les Allemands les tiennent sous leur feu. Le front est empêtré dans les mêmes tranchées, les mêmes bois ; les mêmes points reviennent inlassablement au Journal de marche et d’opérations qui tient la scrupuleuse comptabilité du massacre.

Le régiment reçoit deux renforts, le 30 septembre et le 3 octobre. Amédée Cognet était l’un de ces hommes.

Il est jeté dans une guerre de fourmis. C’en est fini de la percée. Sur la carte brunie, la guerre a renommé l’espace, elle l’a annexé, conquis, mangé. Il n’y a plus de route, rien que le « boyau de la route d’Arras ». Depuis le Bois 5, le Bois 6, le Bois des Boches, il mène à la Tranchée des Fils de fer et au Bois en Hache. Le PC du bataillon sera en M12. Une compagnie en K28-K22, une mitrailleuse en K18. Un semis de points, dans une incohérence à peu près totale ; des points distants de quelques mètres, à la mesure de cette guerre. Sur une carte moderne, le bout de front que tient le régiment d’Amédée Cognet, le 158e Régiment d’Infanterie, va du Bois Soil, entre Angres et Souchez, au nord du village. Les bataillons en réserve se tiennent plus à l’ouest, dans les tranchées des combats du printemps. Depuis Verdrel, le cantonnement, on se rapproche du front, par étapes. On passe une nuit à la Tranchée des Saules. On finit par rejoindre, en colonne par un, dans les boyaux taillés dans la boue, la Tranchée des Fils de Fer ou bien l’ouest du Bois en Hache. Car l’Est est aux Allemands. De là, on est dominé par les collines, Lorette que l’on a prise, Vimy qui ne l’a pas été, et la cote 109 qu’il va bien falloir prendre. Parce que de là, les Allemands dirigent le tir de leurs batteries sur nos lignes.

Amédée est là, en première ligne, avec sa 4e Compagnie, pour la première fois avec son nouveau régiment.. Des hommes qui, au printemps, ont enlevé l’éperon de Lorette. Qui, depuis des mois, sont rivés à ce pays de cauchemar, dans le manège infernal des relèves, on s’en va, on s’en retourne au front. Qui savent ce qu’a coûté chaque pas vers le sud-est et devinent ce que coûtera la prise d’un bois, d’une pente. Dans le bois ravagé, dans la grande tranchée, la nuit est longue : l’ennemi est là, tout proche. Parfois, il attaque. Il a attaqué, le 7 octobre, et le 2e bataillon l’a repoussé. Les Allemands ont surgi de l’obscurité, on s’est fusillé, on s’est grenadé avec sauvagerie dans la nuit. « L’attaque a été victorieusement repoussée. ». Quelques morts, quelques blessés, quelques disparus, une médaille. Des vies déchirées, des familles sous le choc. La lisière du Bois en Hache est toujours entre nos mains.

Parfois, ce sont les Français qui attaquent. On a avancé de cinquante mètres, trouvé ici une tranchée détruite, seulement occupée par quelques cadavres. Là, fait des prisonniers. Le front a progressé jusqu’au point M8. De là, ordre de fouir des sapes vers K23, avec une tête en T, sur vingt-cinq mètres. Et des hommes creusent dans la boue un demi-boyau où l’on peut se tenir couché, avec la tête en T réglementaire. Ils jettent, devant le tout, des étoiles barbelées. Le front a progressé. De vingt-cinq pas.

Les Allemands dominent la position. Ils ne se privent pas de la pilonner. On signale au PC de régiment. On vérifie le téléphone. On s’enquiert d’une possible attaque au bruit d’une fusillade dans le secteur voisin. On envoie des patrouilles vérifier si O16 est toujours tenu. Mais le plan du chef de patrouille ne porte pas de O16. Alors on rampe jusqu’au PC des voisins et on fait signer un papier, sous la mitraille. Réglementaire. A présent, les artilleries se répondent, car si les Allemands ont la cote 109, les Français ont Lorette et l’on se voit. Entre les deux, la cuvette, le lac de boue est arrosé, martelé, haché, écrasé.

Le 14 octobre 1917, Amédée est toujours en première ligne. Il sera relevé dans vingt-quatre heures. Est-il au Bois en Hache ? ou bien dans la « nouvelle tranchée M8-K22 » ? Le Journal de Marche et d’Opérations ne signale rien de précis. Rien qui explique pourquoi, ce jour, le régiment a 14 tués, 47 blessés, 5 disparus.

Parmi ces 47 blessés, il y a Amédée. En toutes petites lettres maladroites, on m’indique qu’il a été « blessé par E.O. multiples, ventre, bras droit et aine, à Souchez (Pd.C.) »

Amédée est vivant. On le porte loin du front, loin de son pays aussi. On l’évacue à Saint Valery en Caux. Il a sans doute cru que pour lui, la guerre était terminée.

Aujourd’hui, à Souchez, au point K22, vous verrez une belle villa. La cote 109 n’existe plus : l’autoroute y passe et son remblai porte le tout à 125 mètres. Quelques chemins ont un profil curieux, parce que ce sont des tranchées.

Il y a toujours Lorette, et Vimy.

09.04.2008

Il s'appelait Amédée

Il s’appelait Amédée.
Il s’appelait Amédée Cognet, c’était « le frère du grand-père » et il était mort à la guerr’d’quatorze.


Voilà où j’en étais, il y a encore trois mois. D’Amédée Cognet, le frère du père de ma grand-mère maternelle (voilà, entre tous les grands-pères qui sont tous LE grand-père, c’est celui-ci) je ne savais rien de plus. Pas de livret. Pas de carnets. Sauf coup de théâtre, il ne reste même pas une photo de lui. Et ne parlons pas des souvenirs. En Allier, on n’a pas la mémoire courte ; mais elle ne s’ouvre jamais toute entière ; comme un secrétaire d’autrefois, un tour de clé ne donne jamais accès qu’à un minuscule tiroir parmi cent autres.
Dans le tiroir d’Amédée, j’ai trouvé beaucoup de poussière. Alors il a fallu chercher ailleurs.

Notre époque est formidable, y’a tout sur Internet. Il suffisait de mettre en oeuvre une méthodologie éprouvée. Pour tout savoir (ou presque) d’un ancêtre tué en quatorze, un premier site vous donne son acte de décès : une photographie noir et blanc d’une page de cahier où, sous le nom de l’aïeul, suivent, cra-cra, la transcription approximative d’un toponyme, un numéro de régiment et la réponse à la funeste question : « Genre de mort ». Une palanquée d’autres sites délivre les sacro-saints, mais bien nommés, Historiques succints des régiments, ou bien citent le Communiqué ; on élabore déjà une légende familiale autour de ces maigres renseignements, de l’aïeul tombé à Verdun ou au Chemin des Dames. Et tout est bien.

Avec Amédée, c’est raté. Il s’en est allé de maladie, servant dans l’artillerie lourde. Mort à l’hôpital de Luxeuil, à quinze jours de l’armistice.
Mais, voyez-vous, je n’avais que lui sous la main. Et puis, je ne me décidais pas à le laisser dans l’oubli, cet arrière-grand-oncle. Ce n’était pas juste. Alors j’ai franchi l’étape qui m’a fait basculer à jamais du côté des fouineurs d’archives, des pionniers modernes des tranchées, de ceux qui habillent leur temps libre de rouge garance ou de bleu horizon. J’ai demandé aux Archives municipales sa fiche de registre matriculaire.
En Allier, on fait bien les choses. Un simple mail, et voilà qu’arrive une grande photocopie d’un document... enfin, d’un dramatique pêle-mêle de pattes de mouche tracés par des ronds-de-cuir à l’application diverse. On déverse vite sur la toile ce flot d’informations ; on appelle à l’aide la communauté de tous ceux qui, eux aussi, fouissent des boyaux en des archives et qui parfois, recoupent ainsi votre chemin. Cette société est prompte à l’entraide. En peu de jours, je me suis trouvé à la tête d’une solide liasse de documents.

Et lentement, venu de bien loin, encore flou à travers le brouillard des déductions, des approximations, reparaît le soldat Amédée Cognet, numéro matricule mille quatre cent quatre vingt neuf au recrutement.
Il n’a pas eu de chance, le soldat Cognet.
Il est entré sous les drapeaux en octobre 1912, parce que c’était son tour.
Il n’en est ressorti que mort, six ans et six jours plus tard, et le jour de ses vingt-sept ans, ayant vécu quatre ans de guerre : trois mois d’infanterie, deux ans d’artillerie, et tout le reste d’hôpitaux.

Le voici en août 1914. La guerre l’emmène au front, avec son 133e régiment, lui le conscrit. Le soleil est radieux. Il inonde, il fait éclater le bleu de France, le rouge garance, les cuirs brillants, l’acier du Lebel, à l’unisson des fanfares, des marches et des cris. Il devait avoir le coeur gonflé d’orgueil, le cultivateur de Voussac, natif de Bezenet, canton de Montmarault, département de l’Allier : son régiment passe les Vosges, franchit la frontière honnie ; il part en Alsace ! On marche sur Mulhouse !

Amédée Cognet est de ces hommes qui ont libéré Thann. Je le devine ivre de victoire, de toutes les illusions, de toutes les folies d’août Quatorze. L’armée est battue en Belgique, en Lorraine ; elle recule sur Charleroi, sur Nancy ; mais n’en sait rien, et on marche sur Mulhouse.
On est rappelé, soudain, sur Gérardmer. L’Alsace est abandonnée à son sort : les Allemands déferlent à leur tour sur les Vosges ! Ils forcent les cols, entrent dans Saint-Dié en flammes. On marche, on gravit les pentes ; de curieux randonneurs aux trop lourds sacs, et dont la canne sert à faire feu, arpentent les chemins, recherchent le couvert des sapins. N’ont sans doute qu’un oeil distrait pour les crêtes bleutées, les lacs scintillants, le soleil sous les hêtres. Dans ce décor de rêve, on s’éventre. Aux clairières, en fait de pique-niqueurs, une batterie de 77. Le 133e tient ferme le Col des Journaux, entre Fraize et la Croix aux Mines. C’est là qu’Amédée est blessé, « le 1er septembre 1914 au combat du Col des journeaux (sic), plaie par balle au talon ». Et je le vois couché, vidant son Lebel, quand soudain les balles sifflent par-derrière et de côté : l’ennemi avance, l’ennemi nous tourne – et soudain, la douleur.
L’Historique du 133e surabonde en hauts faits d’armes. Ça lui fait une belle jambe, à Amédée : sa « plaie par balle au talon » est suffisamment grave pour qu’on l’évacue aussi loin que Le Puy.

Six mois vont passer.
Le temps que la guerre change de visage. Le temps qu’elle s’enfonce dans la boue, s’écartèle sur les rouleaux de barbelés, se noie sous les obus, suffoque sous les gaz. Le temps qu’elle devienne, pour l’éternité, la guerre de tranchées.

Lorsqu’Amédée revient, en mars 1915, on l’expédie au 30e régiment, dans les mornes étendues de Picardie. Des crêtes des Vosges, il est précipité dans la guerre des mines. On pousse un boyau souterrain sous la ligne ennemie ; on bourre d’explosif ; on s’éloigne vite, et une grande portion de tranchée vole en l’air. A l’occasion, on avance pour « occuper la lèvre de l’entonnoir ». A condition, naturellement, que l’ennemi n’ait pas poussé son boyau plus vite, bourré sa mine plus tôt, et ne vous ait pas transformé vous-même en fumée et en poussière.
A part ça, rien. Ça le rend tellement malade, Amédée, le libérateur de Thann, qu’il en est évacué, au bout d’un mois.
Cette fois, les impénétrables voies militaires l’expédient à Saint-Malo. Il n’avait sans doute jamais tant voyagé, le cultivateur de Voussac, ni peut-être vu la mer. Puis, comme on ne regarde décidément pas à la dépense de chemin de fer, on l’envoie achever sa convalescence au pied des Alpes, à Rumilly. Prenez une carte : il quadrille le territoire, le soldat Cognet.

La guerre, elle, ne bouge pas ; mais ça ne l’empêche pas d’étendre un long bras tout raide de boue et de le réempoigner.

Nous sommes le 30 septembre 1915 et Amédée Cognet est affecté au 158e Régiment d’Infanterie. Ce régiment s’est « magnifiquement distingué lors de la prise du Grand Eperon de Lorette », au mois de mai. Depuis, il a bien avancé de neuf cents mètres vers le nord-est. Il a pris le village ruiné et fortifié de Souchez, au pied de la colline. Au pied de celle qui a été prise et de la suivante, celle qu’il faut prendre. Après, derrière la cote 109, derrière la butte de Vimy, il y a toute la plaine de l’Artois : Lens, Loos, Liévin, Douai. Tout ce pays minier que les Allemands ont pris et que Joffre voudrait leur reprendre. Cela ne pouvait que mal finir, cette histoire.
Le 1er octobre 1915, le 158e est en réserve à quelques kilomètres du front. Ça ne pouvait pas durer. Le 3 octobre, on annonce qu’il remonte en ligne. « Chaque homme sera muni de grenades, d’étoiles barbelées et d’un sac à terre... Reçu en renfort 48 hommes du dépôt... Reçu en renfort 101 hommes du dépôt ».
Parmi ces hommes, il y avait Amédée Cognet, qui commençait sa troisième guerre. La métamorphose est achevée. Le soleil a perdu, la boue a gagné, elle a englouti le trop visible rouge garance, du pantalon et du képi. Cette fois-ci, il porte le casque d’acier et la laide tenue bleu horizon.
Il monte en ligne en Artois, là où tout indique que ça ne peut que mal finir.

Mais il est tard. Il faut que je m’arrête un peu, là.

19.03.2008

Le Petit prince et la mitrailleuse

Il s’agit aujourd'hui de Saint-Exupéry. Vous vous souvenez, il avait disparu en mission à l’été 1944, au cours d’un vol de reconnaissance dans son P38 Lightning non armé. On avait fini par retrouver et authentifier des morceaux ramenés par des filets de pêche. Pour le reste, on supputait.

On le soupçonnait même de s’être écrasé volontairement. C’eût été beau. La légende. Il y avait un argument solide : c’était sa dernière mission de guerre. Ensuite, on allait trouver un prétexte pour le consigner au sol et le préserver. Il ne l’aurait pas accepté.

Et bien non. Tout simplement, un pilote allemand l’a repéré en contrebas, s’est glissé dans sa queue, certainement dans le soleil. Beware of the Hun in the sun. Il a tiré. C’était fini. Il est vivant, cet Allemand. Il s’appelle Horst Rippert. Il a su peu de temps après ce qu’il avait fait. On l’apprend aujourd’hui parce que le livre va sortir en librairie.

La légende aura sa revanche, parce qu’Horst Rippert était un lecteur de Saint-Exupéry. On dit même que c’est lui qui aurait donné à l’as de la Luftwaffe l’amour de l’aviation.

On ne supputera donc plus.

Saint-Exupéry est mort en mission de guerre.

Mission de quoi ?

Il nous a aussi laissé un livre sur ces missions, qui s’appelle Pilote de guerre.

Pilote de quoi ?

On ne l’imagine pas à la guerre, Saint-Exupéry. L’homme qui faisait parler les roses et apprivoiser les renards par les petits princes, et qui dessinait des moutons – même mal, même en des caisses – on ne le voit pas du tout larguer un tapis de bombes, cribler de balles un bimoteur à croix gammée, ni même disputer la maîtrise du ciel à des Messerchmitt hargneux, tournoyant de nuage en nuage avec l’oeil de lynx de celui qui sait qu’au prochain tour, au prochain virage, de ses canons tendus comme des poings il projettera sur l’autre une gerbe de fer et d’explosif.

Il faisait néanmoins la guerre.

Les froides données techniques nous informent qu’il accomplissait, pendant la bataille de France, des missions de reconnaissance en altitude sur Bloch 174 A3.

D’un point de vue très pragmatique, cela signifie un tout petit peu plus de chances de survie que ses collègues du bombardement, ou même de la chasse. Sans parler des Potez 63 qui traînaient au ras du sol leurs fragiles cabines vitrées, offertes aux coups de tout ce que l’Allemagne avait doté d’artillerie à poudre. C’est-à-dire pas mal de monde.

La reconnaissance, c’est la toute première mission de guerre que s’était vu confier l’aviation. Le Bloch 174, c’était l’un des avions les plus modernes du moment. Un bimoteur fin, racé, rapide. Aussi pouvait-on l’envoyer très haut au-dessus du front. Sa vitesse, presque celle des chasseurs, combinée à l’altitude, devait le préserver. Point de combat : une flèche, un point brillant, devant une traîne de givre dans le ciel de ce si beau printemps de 1940. Et voilà le poète au-dessus de la mêlée, pour accomplir la tâche de l’aviation par excellence : voler, pour tout voir de plus haut.

Ça, c’est la théorie.

En pratique, de drôles d’enfants d’honneur jouaient souvent à rattraper la traîne. Le Français solitaire n’avait alors plus que les cinq pétoires de bord, contre une palanquée de canons de 20. Plus bas, la flak s’en mêlait. Le poète ? il devait veiller au grain, surveiller ce ciel devenu un piège mortel, ramener son équipage. Et même tirer. Du moins, des mitrailleuses fixes lui en donnaient-elles la possibilité.

La pratique, aussi, c’étaient les pertes. Les rangs qui se clairsemaient et les missions de plus en plus souvent mortelles.

C’était ainsi. Le poète faisait la guerre. Il nous a même expliqué pourquoi. Il voyait s’engloutir la France, et bien plus : la civilisation. Chaque équipage, chaque ami qui ne revenait pas, c’était le monde qui s’enténébrait un peu plus. Chaque tour de chenille d’un Panzer écrasait un Petit Prince, un renard, ou une rose. Ils venaient d’un pays où il n’y avait pour les moutons que des barbelés, et des couteaux.

Que faire ?

Il savait que le combat de la France était sans issue. Il le croyait même bien plus perdu d’avance qu’il ne l’était en réalité.

Il eût pu se préserver. Garder bien cachée au fond de soi sa petite flammèche et attendre des jours meilleurs. Se carapater prudemment sur l’astéroïde B612.

Il appelait cela être mis à l’abri comme un pot de confiture sur une étagère.

Alors, il a voulu barbouiller ses ailes d’une cocarde, quitter la plume pour la gâchette d’une mitrailleuse, se glisser au milieu des Messerschmitt, et tout gauche dans ces oripeaux, mal à l’aise et rêveur dans son appareil encadré par la Flak, être le soldat qui accomplit sa mission, le capitaine qui ramène son monde sain et sauf de par-delà le feu.

Ça lui ressemble si peu, mais il l’a fait.

Parce qu’il savait qu’écrire le Petit Prince ne suffisait pas. Que tout pouvait encore disparaître.

Finalement, sa mort a été plus proche de la légende. Cette fois, il volait seul, en mer, dans un avion sans armes. On peut l’imaginer foudroyé en un instant, tombant un peu comme le Petit prince dans le sable. Ça dû faire plus de bruit, à cause de la mer, mais personne n’était là pour l’entendre. Alors, on peut regarder les étoiles et se demander s’il n’est pas dans l’une d’elles.